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Story de la semaine / Patronat / 24/10/2022

Le discours de Marseille d'Antoine Riboud en 1972 n'a jamais été aussi actuel

Moins de quatre ans après mai 68, et alors que Jacques Chaban-Delmas a lancé son projet de « nouvelle société » avec l'aide d'un certain Jacques Delors, le patronat est soumis à différentes injonctions contradictoires. Toute une série de dirigeants d'entreprises n'a toujours pas digéré de s'être fait tordre le bras avec les accords de Grenelle qui se sont traduits par une hausse de 35 % du salaire minimum. C'est notamment le cas de Jacques Ferry, patron de la puissante UIMM. En revanche, d'autres, comme François Dalle, le patron de L'Oréal, sont convaincus que l'entreprise doit donner plus de place à ses salariés. C'est dans ce contexte que le très habile et madré François Ceyrac, alors vice-président du CNPF, demande en mai 1972 à Antoine Riboud, PDG de BSN, de prononcer un discours sur le thème de la croissance et de la qualité de la vie lors des Assises du patronat français, qui doivent se tenir en octobre à Marseille. Mais celui qui a déjà provoqué un séisme chez ses pairs en 1968 en lançant une OPA contre Saint-Gobain va traiter notamment de la question sociale qui lui tient très à cœur.

La genèse du discours de Marseille

Antoine Riboud fait aussitôt travailler sur les sujets sociaux une jeune consultante de McKinsey (le cabinet travaille régulièrement pour BSN), Hélène Ploix, alors âgée de 28 ans, formée à l'Insead, spécialisée sur ces thématiques. Elle lui fournit un certain nombre d'idées lors d'entretiens réguliers en présence d'un autre associé de McKinsey, Claude Peyrot, et de Gérard Mital, son futur gendre. Parallèlement, Antoine Riboud fait travailler un polytechnicien, Jérôme Tubiana, sur les questions environnementales. Personne ne parle alors d'écologie, mais le sujet commence à devenir important dans l'opinion. Si bien que Georges Pompidou a décidé de nommer en 1971, pour la première fois, un ministre de l'Environnement.

Antoine Riboud fait travailler son équipe sur les sujets sociaux et les questions environnementales.

La mise en forme du texte final

Antoine Riboud a fait la connaissance, à cette époque-là, d'un jeune énarque et polytechnicien, Jacques Attali, à qui il confie la rédaction d'un premier texte. « J'étais très ami d'Antoine Riboud. À sa demande, j'ai écrit seul la première version de ce discours », nous confie l'ancien conseiller du Président François Mitterrand. Mais c'est oublier que le patron de Danone aime travailler en équipe et qu'il réunit sa bande dans sa très belle villa des Mongets, sur la commune de Sévrier, au bord du Lac d'Annecy. Parmi eux, on retrouve sa fille Christine et son mari Gérard Mital, mais aussi Étienne Pflimlin (futur patron du Crédit Mutuel) et camarade de promotion de Jacques Attali. Se joignent à eux, de temps en temps, Monseigneur Gabriel Matagrin, président de la Commission sociale de la Conférence des évêques de France, le prêtre-ouvrier polytechnicien Jacques Girette, ou Bertrand Schwartz, ancien héros de la France Libre devenu patron du Centre universitaire de coopération économique et sociale, organisme créé pour rapprocher l'université et l'entreprise. Selon tous les témoignages que nous avons collectés, la version finale du texte a été écrite par Antoine Riboud et réécrite par sa fille Christine, alors journaliste à France-Soir.

Le « happening » de Marseille

Les assises du CNPF à Marseille démarrent de manière tendue. Car c'est Ambroise Roux qui préside la séance durant laquelle doit intervenir Antoine Riboud. Il lui demande donc de pouvoir relire son discours. Refus immédiat du patron de BSN qui craint une censure. Et qui laisse entendre que si on ne le laisse pas intervenir librement il louera un cinéma à Marseille et convoquera toute la presse présente à ces assises. La journaliste du Monde, Jacqueline Grapin a vent de ces tensions et, très vite, les médias comprennent que le discours d'Antoine Riboud devant les 2 000 patrons présents va détonner avec les autres interventions. Finalement, Antoine Riboud lit son discours sans problème après la présentation d'une courte vidéo préparée par Hélène Ploix, montrant les conditions de travail dans les usines à cette époque. L'accueil de la salle est plutôt chaleureux. C'est à partir de cette date que l'image d'Antoine Riboud est celle d'un patron engagé. Une image qu'il ne cessera de traduire dans ses actes chez Danone.

L'actualité du discours de Marseille

La première phrase de ce texte montre à quel point il est resté très actuel : « Il n'y a qu'une seule terre. On ne vit qu'une seule fois. » La première partie du discours est consacrée aux inégalités et à la question sociale. Elle est titrée : « Avoir, être, pouvoir. » Antoine Riboud a repris à son compte une formule prononcée peu de temps auparavant par Jean Boissonnat, le fondateur de La Lettre de L'Expansion. La deuxième partie du discours est dédiée aux relations entre l'entreprise et ses parties prenantes avec comme titre : « Les responsabilités vis-à-vis de la collectivité. » De manière très prémonitoire, Antoine Riboud fait référence, dans ce passage « à l'équilibre de notre planète ». La dernière partie de son allocution concerne « le changement de l'entreprise » avec toute une série de points destinée à améliorer le climat social et la prise en compte des intérêts de tous les salariés. Tout cela se retrouve aujourd'hui – cinquante ans après – dans ce que l'on appelle la Responsabilité Sociale de l'Entreprise (RSE) ou l'acronyme ESG (Environnement Social et Gouvernance).

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