Qu'est-ce qui a poussé Holcim et Lafarge à plaider coupable aux États-Unis ? >
C'est une affaire dont nous avons déjà parlé dans ces colonnes et dont nous reparlerons souvent tant il reste une multitude de zones d'ombres à éclaircir. Dans le cadre d'une information judiciaire ouverte en juin 2017 et objet de nombreux rebondissements procéduraux, Lafarge SA – désormais filiale d'Holcim – est soupçonnée d'avoir versé en 2013 et 2014, via une filiale locale, plusieurs millions d'euros à des groupes terroristes, dont l'organisation État islamique, via des intermédiaires. En France, cette affaire est toujours sous instruction et le 18 mai dernier, la cour d'appel de Paris a confirmé la mise en examen du groupe cimentier Lafarge pour « complicité de crimes contre l'humanité », à la suite de la plainte déposée par plusieurs ONG, dont certaines sont défendues par William Bourdon. Si, dans un premier temps, le groupe Lafarge-Holcim n'a pas fait preuve d'un activisme forcené, depuis un an il a changé de stratégie en attaquant les anciens dirigeants et en négociant un plaider-coupable absurde aux États-Unis.
Le « plaider-coupable » inexplicable de Lafarge aux États-UnisLe groupe cimentier a passé un accord avec le département de la justice américaine (DOJ). Il a accepté de plaider coupable « pour avoir aidé des organisations “terroristes” en Syrie, dont le groupe État islamique entre 2013 et 2014 ». Moyennant quoi Lafarge s'est vu infliger une sanction financière de 778 millions de dollars. Un montant destiné à jeter l'opprobre sur ce fleuron industriel français et qui n'a aucune justification matérielle. Holcim avait mandaté Baker & McKenzie (pour une enquête à charge) ainsi que PWC pour mener une enquête interne. D'autres travaux, cités par Le JDD, ont conclu que « la plus grande part – 96 %– des 15,3 millions de dollars mis en avant dans l'enquête ne peut (…) être considérée comme ayant bénéficié directement ou non à une entreprise terroriste ». On parle donc de 563 000 dollars. Et le « plaider-coupable » a conduit Lafarge à s'auto-mutiler d'une somme près de 1 400 fois supérieure. Comme personne, ne trouve d'explication rationnelle à cette décision contraire à l'intérêt des actionnaires d'Holcim, on suppose que la seule réponse est d'ordre irrationnelle et a trait à des changements de stratégie juridique.
Le plaider-coupable a conduit Lafarge à s'infliger une sanction de 778 millions de dollars.
Le brutal revirement d'Holcim depuis un anCette affaire concerne des événements survenus en 2013 et 2014, dont la justice n'a eu connaissance qu'en 2016. Entre temps, le groupe Lafarge a été poussé dans les bras du suisse Holcim, notamment par l'action concertée de ses deux principaux actionnaires, le groupe belge Bruxelles-Lambert (toujours actionnaire d'Holcim à hauteur de 2,14 %) et la famille égyptienne Sawiris. Au moment de la fusion, Bruno Lafont dirigeait Lafarge. Il a été poussé vers la sortie au profit d'Éric Olsen, qui a dû démissionner en 2017 pour laisser la place au Suisse allemand Jan Jenisch, ancien patron de Sika.
Pendant toute cette période, Beat Hess, avocat suisse et actuel président d'Holcim, n'a cessé de saluer, devant les actionnaires du groupe, « les précieux services » et « les grandes qualités personnelles et professionnelles » de Bruno Lafont. Quelques mois plus tard, interrogé par Le Figaro, le 4 décembre 2017, il expliquait n'avoir « aucune raison de dou-ter de Bruno Lafont au regard de notre enquête interne ». Bizarrement, il y a un an, cette attitude a laissé place à une attaque en règle contre Lafarge et son ancien dirigeant. Holcim s'est mis à accuser Lafarge, sans justification, de lui avoir caché les opérations syriennes au moment de la fusion. Dans les mois qui ont suivi, cette nouvelle position s'est traduite par une action en responsabilité à l'encontre des anciens dirigeants de Lafarge (pourtant loués publiquement quelques mois auparavant) pour le montant extravagant de 150 millions d'euros. Et le point d'orgue de ce changement de pied est bien sûr « le plaider-coupable ».
Des questions en guise d'explicationsLa première question qui vient à l'esprit est de savoir ce qui figure vraiment dans l'accord transactionnel conclu avec la justice américaine. En échange du « plaider-coupable » et du « racket » exercé outre-Atlantique, Lafarge SA et Holcim ont-elles reçu des contreparties, des garanties ou des assurances, et si oui lesquelles ?
La deuxième question qui ressort de cette histoire concerne la possible volonté des Américains d'utiliser cette affaire pour casser les reins d'un gros cimentier français très présent aux États-Unis. Car la justice américaine n'a pas mené d'enquête et n'a même pas communiqué avec la justice française. Son « statement of act » qui liste les actions « répréhensibles » de Lafarge est composé principalement d'extraits du rapport Baker & McKenzie, commandé par Holcim et mené à charge.
La troisième question oblige à se demander si la précipitation d'Holcim à signer un très coûteux accord n'avait pas pour but d'éviter un procès sur le territoire américain, qui aurait pu conduire à la recherche en responsabilité d'anciens administrateurs. Par exemple, le canadien Paul Desmarais administrateur de Lafarge de 2008 à 2015, puis de Lafarge-Holcim jusqu'en 2020, qui a été contraint de s'expliquer en 2017 devant la justice belge. Même préoccupation pour Gérard Lamarche de GBL, qui fut également administrateur de Lafarge puis de Lafarge-Holcim et président de son comité d'audit. Dans son communiqué de presse du 18 octobre, auquel nous ont renvoyé les communicants d'Holcim, on croit lire un conte pour enfant expliquant que le groupe a été exemplaire en tous points. Dans ce cas, comme l'écrivait Voltaire : « La moitié de la Suisse est l'enfer, et l'autre moitié le paradis. »