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Story de la semaine / Assurances / 21/11/2022

Pourquoi l'insurtech Alan dérange le monde de l'assurance-santé

Les insurtech sont-elles en train de révolutionner le monde de l'assurance ? La question mérite d'être posée tant les start-up qui veulent réinventer le métier de l'assurance (santé, habitation, voiture ou voyage) et qui n'arrêtent pas de lever avec succès des fonds de plus en plus importants. En Europe, l'an passé, 92 transactions ont eu lieu qui ont permis de lever 2,5 milliards d'euros uniquement pour ces insurtech. Dans ce domaine, la France est arrivée, en 2021, en troisième position, après l'Allemagne et la Grande-Bretagne, avec 18 opérations annoncées pour un total de 601 millions d'euros investis. Dans la foulée de ces levées de fonds, pour la première fois en Europe, plusieurs start-up insurtech ont atteint le statut de licorne en 2021. L'une d'elles, la société Alan, a été valorisée 2,7 milliards d'euros en mai dernier à l'occasion d'une levée de fonds de 183 millions d'euros. Cette société vaut donc – sur le papier – autant que Rothschild & Co ! Mais depuis plusieurs semaines, des informations négatives sont distillées sur Alan. Le très sérieux Argus de l'Assurance s'interrogeait en août dernier sur la viabilité de son modèle. Nous avons eu accès aux comptes détaillés de l'entreprise. Alan semble bien parti pour atteindre ses objectifs commerciaux et de rentabilité. Moins pour justifier une valorisation stratosphérique.

Valorisée 2,7 milliards d'euros, Alan vaut autant que Rothschild & Co, sur le papier…

Une aventure menée au pas de charge

La société Alan a été créée par Jean-Charles Samuelian-Werve (diplômé des Ponts et actuaire) et Charles Gorintin (Ponts, Normale Sup, Berkeley). Dès le 23 octobre 2016 elle reçoit – au terme d'un examen complet par l'Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR)– l'autorisation réglementaire pour concevoir, commercialiser et assurer en France ses propres produits d'assurance complémentaire santé. Cela faisait trente ans qu'aucun assureur indépendant n'avait été autorisé à entrer sur le marché français. La première année, Alan lève 12 millions d'euros en seed (auprès de CNP, Power Financial of Canada et Partech Ventures). Il s'agit alors d'une somme importante pour une start-up âgée seulement de quelques mois. Cette somme sert à financer le premier développement commercial de l'entreprise. En avril 2018, alors qu'Alan assure 7 000 personnes, elle lève 23 millions d'euros en série A auprès d'Index Ventures, CNP à nouveau, Partech, P3VC et Xavier Niel.

Un business model très clair

Alan est un assureur santé 100 % digitalisé. L'entreprise a cherché d'emblée à pénétrer un marché trusté depuis des décennies par des géants de l'assurance. Et cela, en proposant des contrats d'assurance santé collectifs à destination des entreprises (PME et start-up). Les petites entreprises sont les clients principaux mais, depuis peu, Alan a étendu son offre aux grandes entreprises, un marché plus difficile à conquérir. La plateforme numérique commune aux différents services d'Alan constitue l'avantage comparatif de l'entreprise. Les fondateurs ont eu l'idée de digitaliser les processus de souscription d'assurances santé afin, non seulement, de les rendre moins chronophages pour les assurés, mais aussi de réduire les coûts de gestion. De fait, 95 % des remboursements sont gérés sans intervention humaine. Par ailleurs, 70 % des remboursements sont effectués en moins d'une heure et 95 % en moins d'une journée. Alan fait ainsi l'économie d'importantes dépenses récurrentes des assureurs traditionnels, telles que les agences physiques, les employés, les courtiers et le foncier.

Des objectifs ambitieux en termes commerciaux

Jean-Charles Samuelian-Werve a pour objectif d'assurer 3 millions de clients à la fin de l'année 2025. Fin 2021, l'entreprise comptait 255 000 assurés avec un taux de résiliation de seulement 6 %. À la fin de cette année l'insurtech devrait compter 400 000 clients. Au 30 septembre dernier, selon la lettre d'Alan aux actionnaires, ils étaient déjà 353 000 correspondant à un chiffre d'affaires de 222 millions d'euros, en hausse de 75 % sur un an et à comparer à 168 millions d'euros de revenus comptabilisés à fin 2021. L'entreprise compte atteindre à la fin 2023 l'objectif de 600 000 clients. À titre de comparaison, le premier assureur santé en France, le groupe VyV a enregistré en 2021 un chiffre d'affaires de 5,5 milliards d'euros, pour 10 millions d'assurés.

L'entreprise brûle toujours beaucoup de cash

Alan est encore loin de la profitabilité. En 2020, l'insurtech a affiché une perte de 32,8 millions d'euros. L'an passé, cette perte a atteint 58,3 millions d'euros. Selon nos informations, à la fin du troisième trimestre, Alan était déficitaire de 48 millions d'euros. À la fin de l'année cette perte devrait s'établir autour de 68 millions. Mais elle devrait sensiblement refluer à compter de l'année prochaine pour s'établir autour de 45 millions d'euros. Quant à la marge brute elle atteindra alors 13 % au lieu de 7 à 8 % cette année. À noter tout de même que, pour la première fois, Alan a pu annoncer à ses actionnaires avoir enregistré un résultat brut d'exploitation positif de 14 millions d'euros pour les neuf premiers mois de l'année. Il reste que l'entreprise ne vise la rentabilité nette qu'à compter de 2025. D'ici là, c'est-à-dire sur les exercices 2022, 2023 et 2024, la société devrait brûler un cumul de 124 millions d'euros. Or sa trésorerie actuelle s'élève à 200 millions d'euros.

Une valorisation difficile à justifier

Incontestablement, Alan est en train de réussir son pari. La société a bousculé un marché de l'assurance-santé qui avait peu évolué dans l'hexagone. Elle commence à voir arriver la profitabilité et songe même à une possible cotation à partir de 2026. Du moins quand les actionnaires jugeront que la société est devenue assez grosse et profitable. Il reste qu'en mai dernier elle a été valorisée 2,7 milliards d'euros. Pour obtenir la même capitalisation sur le marché, il faudrait que la société dégage au moins 100 millions d'euros de bénéfice et affiche toujours une forte croissance. Cela nécessitera, sans doute, pour les actionnaires d'Alan d'être très patients avant de retrouver en Bourse le niveau de valorisation lié à la dernière levée de fonds.

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