Dans les coulisses d'une partie de poker riche en rebondissements >
Le dossier Atos n'en finit plus d'agiter le monde des affaires. Et pas seulement parisien puisqu'un investisseur britannique – le fonds activiste TCI – et un milliardaire tchèque – Daniel Kretínský – ont rejoint la partie. Retour sur un dossier complexe dans lequel les rebondissements se multiplient, avec en toile de fond des enjeux technologiques et de souveraineté nationale.
En difficulté, et sur fond de chute de l'action (voir encadré ci-contre) et de tensions en son sein, notamment entre certains administrateurs et la direction, le groupe, présidé par Bertrand Meunier, attise les convoitises. Pour redresser l'entreprise, un plan a été présenté en juin 2022 axé, notamment, sur la vente d'actifs non stratégiques et sa scission en deux entités cotées. La première intègre Tech Foundations, qui regroupe les activités d'infogérance, les espaces de travail numériques et les services professionnels, et la deuxième, baptisée Evidian, reprend les solutions dans la transformation numérique, le big data et la cybersécurité.
La situation de cette dernière est suivie de près par l'État français car parmi ses activités figure la fabrication de supercalculateurs et de logiciels utilisés par l'armée et le ministère des Finances. Si bien qu'en dépit d'intérêt d'autres sociétés (Onepoint ou Astek), et de fonds (CVC Capital Partners, Apollo, Bain Capital...), le gouvernement a fait passer le message que seuls trois groupes pourraient se positionner sur Evidian : Airbus, Orange et Thales, dont l'État français détient respectivement 10,9 %, 23 % avec Bpifrance et 25,67 %.
Une première manche remportée par Airbus
Même s'il s'intéresse à Evidian, l'opérateur télécoms, qui vient de présenter un nouveau plan stratégique avec une nouvelle direction, ne fait pas vraiment figure de favori dans une partie qui voit surtout s'affronter, aux yeux de nombreux observateurs, le groupe aéronautique et l'entreprise dirigée par Patrice Caine. L'avionneur vient de remporter une première manche après avoir fait une offre indicative pour acquérir 29,9 % d'Evidian, Atos décidant de poursuivre les discussions avec la société dirigée par Guillaume Faury.
La prise de participation dans Evidian voit s'affronter deux groupes. Si Airbus vient de remporter une première manche, Thales n'a pas dit son dernier mot.
Selon plusieurs sources, ces discussions avancent bien et se déroulent dans un bon esprit. Les deux groupes se connaissent bien pour être déjà partenaires sur le plan commercial et ils ne sont en outre pas concurrents. Ces mêmes sources estiment, en revanche, qu'il est encore trop tôt pour savoir si ces échanges aboutiront et sur quelle base financière une transaction pourrait se faire, alors que les résultats 2022 d'Atos viennent tout juste d'être publiés et que la fourchette de 7 à 7,5 milliards d'euros évoquée est jugée très élevée.
Mais Thales n'a sans doute pas dit son dernier mot et ce pour plusieurs raisons. Tout d'abord, les discussions avec Airbus ne sont pas des négociations exclusives et Atos a répété son engagement à examiner les marques d'intérêt à même de soutenir un projet financier et industriel majeur. Selon certaines sources, Thales pourrait même rejoindre la table des négociations s'il accepte de ne pas limiter son intérêt aux seules activités de cybersécurité.
Une partie loin d'être terminée
En outre, dans les cercles parisiens, l'intérêt pour Airbus d'acquérir une participation minoritaire est également débattu. Du côté du groupe aéronautique, on explique que cette opération pourrait lui permettre de sceller un partenariat industriel s'inscrivant dans la durée et de développer ses capacités dans le numérique et la cyber-sécurité, qui seraient notamment utiles à l'heure du développement du système de combat aérien du futur (SCAF).
Des actionnaires d'Airbus et des analystes financiers ont toutefois fait part de leur scepticisme. Le fonds TCI (The Children's Investment), qui détient plus de 3 % d'Airbus, a ainsi remis en cause un investissement qui ne permettrait pas au groupe de contrôler Evidian. Craignant que cette approche soit surtout motivée par des considérations politiques, le fonds de Christopher Hohn a brandi la menace de poursuites et demandé qu'Airbus réponde à plusieurs questions relatives à la transaction lors de son assemblée générale prévue en avril.
Par ailleurs, l'intérêt de Daniel Kretínský pour Tech Foundations, révélé par La Lettre de L'Expansion dès octobre, a refait surface la semaine dernière. Les conditions financières évoquées peuvent néanmoins surprendre, puisqu'Atos devrait payer pour vendre sa filiale qui a commencé à montrer des signes de redressement. Le journal Le Monde évoque plusieurs centaines de millions d'euros pour assurer le besoin en fonds de roulement de Tech Foundations et financer son redémarrage. Si cette vente n'est pas la priorité d'Atos, le groupe étudie toutes les options susceptibles de créer de la valeur, ont indiqué plusieurs sources.
Alors qu'une cotation d'Evidian reste envisagée au second semestre si les conditions de marché le permettent, la partie est encore loin d'être terminée. D'autres rebondissements sont certainement à attendre. Et un trader parisien de rappeler qu'au poker, pour rafler la mise, il faut savoir bluffer sans en abuser et jouer ses cartes au bon moment, au risque, sinon, de tout perdre