Pourquoi les sociétés familiales sont-elles aussi performantes ? >
«Notre famille est notre marque, c'est ce qui fait notre force », déclarait, en 2001, Jean-Charles Decaux. Les propos de celui qui codirige avec son frère, Jean-François Decaux, le groupe éponyme, leader mondial de la communication extérieure, aident à comprendre en partie l'intérêt pour les sociétés familiales qui sont, pour certaines, liées à de véritables dynasties.
Parmi les groupes familiaux les plus connus figurent en effet : la banque Rothschild & Co (famille Rothschild), où a travaillé le président de la République Emmanuel Macron, le constructeur automobile allemand BMW (Quandt), l'armateur danois Maersk (Møller), le géant des médias News Corp (la famille Murdoch qui aurait inspiré la série TV à succès Succession), le distributeur américain Walmart (Walton), le groupe technologique coréen Samsung Electronics (Lee) ou encore le conglomérat japonais SoftBank (Son).
La curiosité qu'elles suscitent va néanmoins bien au-delà de la simple fascination pour les empires familiaux et leurs intrigues. Ces sociétés pèsent un poids non négligeable dans l'économie mondiale puisqu'elles représentent, en fonction des études, entre 60 et 80 % des entreprises dans le monde et contribuent à hauteur de 50 à 80 % au PIB mondial. Elles affichent, en outre, de solides performances financières.
Et c'est davantage cela qui provoque l'attention dont elles sont l'objet. En témoigne la création de plusieurs fonds de la part de sociétés de gestion comme Pictet, KBC ou Carmignac pour investir uniquement dans les entreprises familiales. Selon Morningstar, il existe ainsi en Europe plus d'une trentaine de fonds spécialisés, dont un tiers a été créé entre 2015 et 2020, cumulant quelque 3,6 milliards d'euros d'encours.
Des valeurs communes fortesPlusieurs études, soulignant les bonnes performances de ces sociétés animées par la volonté de transmettre aux futures générations, sont d'ailleurs régulièrement publiées. C'est le cas de celles déjà produites cette année par PwC, EY, ou le Credit Suisse, tandis qu'Euronext a mis en avant le renforcement de grandes familles françaises (Arnault, Hermès, Bettencourt, Pinault et Dassault) dans l'actionnariat de certaines sociétés cotées.
Même cotées en Bourse, les entreprises familiales semblent moins soumises aux pressions, à court terme, d'actionnaires externes.
Car, malgré une très grande diversité en termes de taille, de secteur d'activité et d'origine géographique, ces entreprises partagent pratiquement toutes des valeurs très fortes, jugées rassurantes par les investisseurs. Vision à long terme, réinvestissement régulier des bénéfices, gestion attentive des ressources humaines, culture forte, flexibilité, prudence et stabilité sont autant d'atouts avancés pour expliquer la capacité de ces sociétés à faire mieux que des groupes non familiaux.
De fait, même cotées en Bourse, ces entreprises semblent moins soumises aux pressions, à court terme, d'actionnaires externes. Comment ? Parce qu'elles cherchent à assurer leur pérennité, à faire croître leurs bénéfices et à gérer avec prudence ce qui constitue le principal patrimoine des familles qui les détiennent et les dirigent (mais pas toujours), ces sociétés parviennent davantage à prendre des décisions stratégiques à long terme.
De cela en découleraient leur solidité et leurs performances en matière de croissance, de profitabilité ou encore d'endettement. Selon le cabinet de conseil EY, le chiffre d'affaires cumulé des 500 plus grandes entreprises familiales dans le monde est en hausse de 10 % depuis 2021, à plus de 8 000 milliards de dollars, soit deux fois plus que la croissance des économies dites « avancées ».
Surperformance boursièreEn matière de profitabilité, le Credit Suisse a fait état, dans une étude publiée la semaine dernière, d'une différence de 300 points de base de marge d'Ebitda en faveur des entreprises familiales par rapport aux groupes non familiaux. Quant au niveau d'endettement calculé par le rapport entre la dette nette et l'Ebitda, ce ratio est, là encore, favorable aux sociétés familiales (-25 % en moyenne sur la période 2006-2021).
En outre, plusieurs études, comme celle de KPMG après la pandémie de Covid-19, ont montré la résilience des sociétés familiales en cas de crise grâce, notamment, à leur agilité qui leur permet de s'adapter plus rapidement aux changements de conditions de marché.
Conséquence, en Bourse, les entreprises familiales font également mieux que les autres. Entre 2006 et 2022, période pourtant marquée par plusieurs chocs – la crise financière de 2008, celle de la zone euro au début des années 2010, la pandémie en 2020 et l'invasion de l'Ukraine par la Russie en 2022 –, les sociétés familiales ont vu leur valeur tripler, contre un multiple compris entre 1,5 et 2 pour les groupes non familiaux, d'après le Credit Suisse.
Pour autant, ce type d'entreprises n'est pas sans risque. Quand elles sont cotées en Bourse, la question d'une moindre liquidité, avec un capital flottant parfois limité, peut tout d'abord se poser. En outre, leur gouvernance est parfois pointée du doigt, avec des questions relatives à la concentration des pouvoirs, un possible manque de transparence quant aux décisions prises, ou encore de potentielles difficultés au moment de la transmission à la génération suivante. Car, sur ce dernier point, au-delà des éventuelles guerres de succession, les qualités de gestionnaire ne sont pas inscrites dans les gènes, dynastie ou pas.