Pourquoi le gouvernement doit se soucier de la crise des logements neufs >
Imaginez un secteur d'activité dans lequel la demande serait forte sur plusieurs années (la France a besoin de 350 à 450 000 logements neufs par an), représentant un poids non négligeable dans l'économie nationale (2 à 3 % du PIB pour le logement), permettant de faire travailler de nombreux emplois non délocalisables (le bâtiment compte 1,375 million de salariés et 250 000 entrepreneurs) et qui importerait un nombre limité de matières premières.
Difficile de croire qu'un tel secteur puisse être au bord du gouffre et ne pas être choyé par un gouvernement, quel qu'il soit. Pourtant, de nombreux observateurs et acteurs intervenant dans la construction et la vente de logements neufs décrivent une situation dramatique. Et si rien n'est fait rapidement, les conséquences pourraient être désastreuses sur le plan économique comme social.
D'ici à 2024-2025, près de 100 000 emplois seraient menacés dans le secteur du bâtiment.
Selon la Fédération française du bâtiment (FFB) présidée par Olivier Salleron, les mises en chantier ont déjà reculé de 6,4 % en glis-sement annuel à fin février. Et les autorisations ont diminué de 5,1 % sur douze mois, les maires devant faire face à la pression de leurs administrés contre les nuisances liées à la construction de logements. Conséquence, près de 100 000 emplois seraient menacés dans le secteur du bâtiment d'ici à 20242025 si rien ne change. Les premiers plans sociaux pourraient voir le jour dès le second semestre de cette année chez les promoteurs dont les carnets de commandes sont aujourd'hui vides.
Une prise de conscience à plusieurs échelons du gouvernementBien que la demande existe pour de nouveaux logements de qualité et moins chers, le secteur a vu son horizon s'assombrir par l'accumulation de plusieurs nuages. Premier élément : la hausse très rapide des taux d'intérêt qui ont renchéri les coûts de financement des entreprises, d'un côté, et réduit les capacités d'emprunt des acheteurs et investisseurs, de l'autre. À cela se sont ajoutées l'inflation et une réglementation accrue, notamment en matière d'environnement, qui ont alourdi les coûts de construction.
En outre, aucun dispositif incitatif pour attirer les investisseurs n'est, pour le moment, envisagé après la fin de la loi Pinel prévue en 2024, dont la dernière version est déjà jugée moins intéressante par des particuliers qui préfèrent épargner dans le contexte actuel. Autre source de problème : les conséquences de la suppression de la taxe d'habitation. En quête de nouvelles sources de financement, les collectivités locales ont augmenté la taxe foncière et les droits de mutation à titre onéreux (DMTO), également appelés « frais de notaires ».
Le président de la République a longtemps considéré l'immobilier comme une rente et une source d'inflation. Une approche qui expliquerait, d'après certains, la frilosité de ses gouvernements successifs à prendre en main le dossier du logement neuf. L'obsession d'Emmanuel Macron pour le plein-emploi et les risques sociaux associés à la crise du logement seraient en train de faire évoluer les choses, selon plusieurs sources évoquant une prise de conscience à plusieurs échelons au sein du gouvernement. Car, à l'Élysée, personne n'a oublié le mouvement des Gilets jaunes contre la hausse des prix du carburant et la limitation de la vitesse à 80 km/h sur les routes secondaires. Or cette contestation était liée à un problème de logement avec des employés et des ouvriers contraints d'habiter à 25 km de leur lieu de travail pour des questions de prix du m2 . Le logement est le premier poste de dépenses des Français – entre 25 et 35 % de leur budget, selon les études. Une situation qui n'est pas anodine à l'heure où, sous l'effet de l'inflation galopante, la question du pouvoir d'achat est devenue centrale.
Ne pas trop tarderPar ailleurs, le logement reste un capital qui peut se constituer dans le temps pour de nombreuses personnes (autour de 58 % des ménages sont propriétaires de leur logement en France). Un capital bienvenu au moment de la retraite quand celle-ci s'accompagne d'une chute de la moitié de ses revenus ou pour financer son séjour dans un Ehpad.
Les banques auraient d'ailleurs été recadrées dernièrement par Bercy afin de faciliter l'octroi de crédits, ont indiqué différentes sources. Selon l'Observatoire du crédit logement, les banques ont en effet été frileuses en la matière, avec une chute en niveau annuel glissant à fin février de la production de crédits (-28,2 %) et du nombre de prêts accordés (-27,2 %). La pression serait également en train de monter sur la Caisse des Dépôts dirigée par Éric Lombard afin qu'elle investisse dans le logement neuf, alors que certains de ses cadres seraient tentés d'attendre une baisse des prix.
Pour l'intégralité des acteurs, des investisseurs et des analystes interrogés, la balle est dans le camp du gouvernement (voir encadré ci-dessous). Un signal fort pourrait être envoyé avant le 1er mai – redouté dit-on dans les couloirs de l'Élysée – alors que des décisions sont attendues d'ici à la fin du mois après les propositions faites par le Conseil national de la refondation (CNR) sur le logement.
Emmanuel Macron aurait là une opportunité de, sinon se réconcilier, au moins renouer le lien avec les Français après la séquence des retraites. Mais il ne faudrait pas trop tarder. Tout d'abord, le temps de latence entre des annonces et leurs effets est d'environ deux ans dans le logement. Mais, surtout, les conditions d'une crise économique pour tout un secteur d'activité et d'une explosion sociale sont aujourd'hui pleinement réunies, prévient toute une filière. l