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Story de la semaine / Altice / 02/05/2023

Pourquoi les investisseurs ne paniquent pas encore

Endettement jugé élevé, notes de crédit abaissées par l'agence S&P Global Ratings, difficultés aux États-Unis, forte intensité concurrentielle en France... Tandis que de nombreux vents contraires ont de quoi faire tanguer l'empire des télécoms et des médias construit par Patrick Drahi, ce dernier garde – pour le moment – la confiance de ses créanciers et d'une partie des investisseurs.

Malgré une dette nette totale d'environ 53 milliards d'euros à fin 2022, Altice a réussi à se refinancer au cours des derniers mois : 2 milliards de dollars pour sa filiale américaine et 1,7 milliard d'euros pour Altice International en fin d'année dernière, et 5,9 milliards d'euros en janvier pour SFR. Cela lui a permis de reporter à 2027 et 2028 le mur de sa dette. À ces dates, 29 milliards d'euros devront être remboursés, suivis de 10,5 milliards en 2029.

Pourquoi les investisseurs – parmi lesquels figurent Pimco, Fidelity ou BNY Mellon – continuent-ils de prêter de l'argent à Patrick Drahi ? À les écouter, ce n'est pas parce que les entreprises du groupe sont bien gérées mais pour d'autres raisons. Tout d'abord, Altice rémunère très bien ses créanciers, avec des rendements autour de 9 ou 10 % pour certaines de ses obligations quand des titres émis par des profils d'émetteur et des durées équivalents offrent plutôt du 8 %. C'est particulièrement important pour les gérants d'actifs dont la performance des portefeuilles est évaluée par rapport à des indices de référence. Or, par exemple, Altice France peut représenter 1 à 1,5 % de certains benchmarks.

Les espoirs d'une consolidation des télécoms en France

Une autre raison renvoie à la perspective d'une consolidation du marché des télécoms en France, où, depuis l'arrivée de Xavier Niel et de Free, les prix des services dans le mobile ont pratiquement été divisés par deux quand les investissements des opérateurs – hors achats de fréquences – ont, eux, quasiment doublé dans le même temps. Même si la configuration est différente de celle de 2016, date du projet de fusion avorté entre Bouygues Telecom et Orange, l'espoir d'une telle consolidation demeure. Pour de nombreux investisseurs, en particulier américains, ce serait la solution la plus naturelle face à un marché aussi concurrentiel et exigeant en matière d'investissements.

Selon une majorité d'investisseurs, les actifs du groupe, jugés sous-évalués, permettraient de rembourser une partie de la dette d'Altice, si besoin.

Enfin, il existe une troisième raison, largement partagée par les investisseurs et créanciers interrogés : les actifs du groupe qu'ils jugent sous-évalués et qui permettraient de rembourser une partie de la dette d'Altice en cas de besoin. D'autant que des parties suscitent de l'intérêt, comme ses activités au Portugal ou en République dominicaine. Malgré un recul de près de 1 % de l'Ebitda en 2022, après - 0,5 % en 2021, des analystes valorisent SFR plus de 20 milliards d'euros. Et le spécialiste de la publicité digitale Teads pourrait facilement se vendre autour de 4 ou 5 milliards d'euros aujourd'hui, jugent des gérants de fonds. Quand Altice Europe a été retirée de la Bourse en 2021, la société dans laquelle était alors SFR et Teads valait 7,6 milliards d'euros.

Tout en reconnaissant que Patrick Drahi a gagné du temps grâce aux opérations de refinancement qu'il a effectuées, plusieurs gérants de fonds espèrent une vente « significative » d'ici à dix-huit mois, pour rassurer avant de venir se (re)financer sur les marchés de dette alors que, par exemple, SFR doit rembourser 1,5 milliard d'euros en 2025. Selon nos informations, rien de tel n'est toutefois à l'ordre du jour du côté d'Altice, où l'on estime ne pas être dans la même situation qu'en 2017, quand les marchés financiers avaient mis la pression sur le management alors en place pour l'inciter à céder des actifs pour se désendetter.

Des nuages qui s'amoncellent

Quelques nuages sont cependant venus assombrir dernièrement le ciel au-dessus d'Altice. Ainsi, après avoir déjà dégradé la note d'Altice USA à « B » en mars, S&P Global Ratings a fait de même la semaine dernière avec celle d'Altice France ramenée à « B-». Pour la filiale française, l'agence pointe des difficultés en matière de génération de trésorerie, les limites de SFR dans sa capacité à augmenter ses prix dans un marché concurrentiel, ou encore des conditions de refinancement appelées à se détériorer avec la hausse des taux d'intérêt.

Aux États-Unis, c'est notamment les incertitudes sur les résultats qui inquiètent S&P, comme d'autres analystes, après la baisse de 4,4 % du chiffre d'affaires d'Altice USA et le recul de 12,7 % de son Ebitda ajusté en 2022. Depuis son introduction en Bourse en 2017 outre-Atlantique, l'action a déjà perdu plus de 90 % de sa valeur.

Un autre point agite de nombreux créanciers et investisseurs : la menace d'un redressement fiscal de Patrick Drahi en Suisse rapportée par plusieurs médias. Si cela venait à se concrétiser, le marché craint que cela ne donne lieu à une pression accrue sur les entreprises dont le milliardaire est actionnaire afin qu'elles lui versent de plus gros dividendes. De quoi alors obérer leurs capacités financières.

Pour l'heure, Patrick Drahi garde la confiance de ses créanciers, quand le marché d'action américain doute davantage. Mais celle-ci pourrait être testée prochainement à mesure qu'approcheront ses futures échéances de dette et ses probables opérations de refinancement, surtout si les taux d'intérêt continuent d'augmenter. l

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