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Story de la semaine / French Tech / 09/05/2023

Pourquoi la crise est une bonne nouvelle pour l'écosystème

Après plusieurs années d'euphorie, l'heure est au dégrisement pour la French Tech, ce que de nombreux acteurs du secteur jugent salutaire pour assainir le monde des start-up. Car, avec la digitalisation de l'économie, la faiblesse des taux d'intérêt, la concurrence entre les fonds et l'obligation de certains d'investir rapidement les centaines de millions de dollars levés auprès de leurs propres investisseurs, l'argent s'est déversé en peu de temps sur la tech mondiale. Selon KPMG, près de 34 milliards d'euros ont été levés par les seules start-up françaises entre 2018 et 2022, dont 22 milliards au cours des deux dernières années.

Il faut dire que, sous l'impulsion de l'État avec Bpifrance, qui vient de fêter ses 10 ans sous la direction de Nicolas Dufourcq, et d'Emmanuel Macron, la France a su créer un environnement favorable au développement de la tech française. Ce cadre a permis d'attirer des investisseurs étrangers, de favoriser l'émergence d'un million de start-up, et la montée en puissance de plusieurs fonds spécialisés dans le pays tels Daphni (Pierre-Yves Meerschman et Pierre-Éric Leibovici), XAnge (Hervé Schricke), ou Alven Capital (Guillaume Aubin et Charles Letourneur). Revers de la médaille, cela a entraîné une explosion des valorisations (multipliées par cinq ou dix, voire davantage). De nombreux « deals zoom » ont aussi fait leur apparition, des réunions en ligne entre un entrepreneur et un investisseur à l'issue desquelles la société pouvait lever plusieurs millions, voire plus, en quelques minutes, là où une due diligence classique nécessite des semaines.

Éclatement de la bulle

Les incertitudes nées de la guerre en Ukraine et de l'inflation, et surtout la hausse des taux d'intérêt – qui a renchéri le coût des emprunts, ralenti la croissance économique et offert une alternative d'investissement – ont toutefois mis un terme à ces excès. Dans le sillage de la chute de 25 %, depuis son plus haut historique en novembre 2021, du Nasdaq Composite, l'indice phare des valeurs technologiques cotées aux États-Unis, la bulle a fini par éclater.

Les sociétés éditrices de solutions SaaS ont, par exemple, vu leur valorisation retomber à moins de 10 fois leurs revenus, après avoir atteint des ratios dépassant 20 à 30 fois leur chiffre d'affaires, voire bien au-delà. La faillite, fin 2022, de la plate-forme de transactions de cryptomonnaies FTX et celle, il y a quelques semaines, de la Silicon Valley Bank, spécialisée dans le financement des start-up, ont en outre accru la défiance à l'égard du secteur.

De nombreux investisseurs ont essuyé de lourdes pertes, jusqu'à plusieurs milliards de dollars, ou ont été mis en difficulté tels SoftBank, Tiger Capital, Sequoia Capital, ou Tribe Capital. Autant de fonds qui sont ensuite venus à manquer pour financer les jeunes pousses, en particulier à l'heure où le marché des introductions en Bourse reste fermé (lire La Lettre de L'Expansion du 11 avril 2023).

Selon le dernier baromètre EY du capital-risque, les 192 start-up françaises étudiées n'ont levé qu'1,96 milliard d'euros au premier trimestre, soit une chute de 59 % en valeur et de 16 % en volume par rapport à la même période un an plus tôt. Or de nombreuses sociétés ont besoin d'argent frais. Dans une autre enquête d'EY datant de 2021, seulement une startup sur cinq disait avoir un Ebitda positif et 62 % déclaraient brûler leur cash en moins d'un an.

De nombreux investisseurs ont essuyé de lourdes pertes, jusqu'à plusieurs milliards de dollars, ou ont été mis en difficulté.

Conséquence, de nombreuses entreprises ont dû couper dans leurs effectifs, y compris du côté des licornes, ces start-up à très forte croissance valorisée plus d'un milliard de dollars. Ce fut le cas de Back Market, Meero, PayFit ou encore Ankorstore. Des licornes françaises – on en compte une trentaine en France – qui ont du mal à être rentables. Si Sorare, Ivuala ou Criteo le sont, il n'en va pas de même pour Doctolib, Back Market ou PayFit, même si ces trois sociétés nous ont indiqué souhaiter le devenir à court ou moyen terme.

Changer de logiciel

Pour plusieurs entrepreneurs et investisseurs du secteur, cette crise est l'occasion de changer de logiciel en passant d'un modèle reposant sur la croissance à tout prix (« growth, whatever it costs ») à celui mettant en avant la rentabilité (« path to profitability »). Selon eux, il ne s'agit plus de lever des fonds pour financer douze à dix-huit mois d'activité mais bien d'assurer et de conforter la pérennité des sociétés en les accompagnant et les conseillant.

Parmi eux, Turenne Emergence, un fonds de LBO primaire créé il y a cinq ans, qui investit dans des sociétés rentables et en capacité de générer des cash-flows comme Tradim, un éditeur de logiciels de gestion des déchets pour les collectivités locales, ou encore XOS, un éditeur de contenus e-learning B2B. Autre exemple, European Digital Group, une entreprise fondée par Vincent Klingbeil en 2019 avec l'appui de Montefiore Investment, qui compte une vingtaine de filiales rentables dont Metsys (conseil en cybersécurité et cloud) ou Semantiweb (agence d'analyse des réseaux sociaux).

Illustrant ce changement de paradigme et un retour à des fondamentaux plus solides, le bestiaire de la tech a évolué. Aux licornes sont ainsi venus s'ajouter les centaures, des sociétés dont le revenu annuel récurrent dépasse les 100 millions de dollars, mais aussi, plus réels, les zèbres – des entreprises aux valorisations plus faibles mais rentables – et les cafards – des start-up capables de résister aux crises.

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