L'Europe peut-elle réduire sa dépendance à la Chine ? >
Alors que les tarifs réglementés de l'électricité en France s'apprêtent à augmenter de 10 % la semaine prochaine, après une hausse de 15 % en février, ménages et entreprises réfléchissent aux alternatives pour s'approvisionner en énergie tout en réduisant leur facture. Le recours aux panneaux photovoltaïques est une piste solide ; d'autant plus que le solaire devrait être la première source d'énergie dans le monde (23%) d'ici 2050, selon l'Agence internationale de l'énergie (AIE). Seul problème, dans ce domaine comme dans d'autres, la Chine est devenue incontournable (voir encadré ci-contre). Or l'Europe et la France cherchent à assurer leur souveraineté énergétique après la pandémie de Covid-19 et la guerre en Ukraine. Dès lors, peut-on réellement se passer des produits chinois ? Et si oui, comment ?
Malgré sa dépendance en la matière – les Chinois fabriquent plus de 90 % des modules photovoltaïques installés dans l'Union européenne (UE) –, le Vieux Continent n'est pas totalement démuni. Avec 96 % des panneaux n'utilisant pas de terres rares, l'Europe peut, grâce à la Norvège, la France et l'Espagne, s'appuyer sur ses propres ressources pour produire du silicium, indispensable pour les cellules photovol taïques. Des acteurs européens sont également présents sur certaines parties de la chaîne de production : Enel Green Power, Meyer Burger, ou encore Voltec Solar.
L'Europe peut, grâce à la Norvège, la France et l'Espagne, s'appuyer sur ses propres ressources pour produire du silicium.
Par ailleurs, sous l'impulsion de son commissaire au marché intérieur, Thierry Breton, et avec son alliance européenne de l'industrie solaire photovoltaïque, Bruxelles entend retrouver les capacités de production perdues par l'Europe en encourageant les investissements dans des grandes usines. Il y a d'ailleurs actuellement une demi-douzaine de projets euro péens envisagés, dont deux « gigafactories » en France. Celle de Sarreguemines (Moselle), pilotée par le consortium Holosolis composé d'EIT InnoEnergy, du groupe Idec et de TSE, devrait tourner à plein régime en 2027 tandis que le site de Carbon à Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône), notamment financé par CMA CGM via son Fonds Energies, doit entrer en service en 2025, avec une montée en puissance prévue en 2026.
Attention à ne pas faire entrer le loup dans la bergerie !Malgré cela, de nombreux obstacles se dressent sur le chemin de la réindustrialisation européenne dans le solaire. Les usines géantes envisagées en Europe devront ainsi être les plus modernes possible et dotées de capacités financières suffisantes pour investir régulièrement en R&D, comme le font les acteurs chinois. En outre, la durée nécessaire pour lancer des projets est un sérieux écueil avec des délais très longs liés à l'obtention des permis et des financements. En France, par exemple, pas moins d'une dizaine de codes législatifs et de réglementations doivent être respectés pour créer une usine. Résultat, il faut compter près de quatre ans pour lancer certains projets ici quand une usine chinoise de taille similaire requiert six à huit mois pour sortir de terre. De quoi inciter certains à aller voir ailleurs.
Car nous ne sommes en effet pas les seuls à vouloir « concurrencer » les Chinois. Les États-Unis qui ont couplé leur décarbonation avec la réindustrialisation du pays ont frappé fort avec leur Inflation Reduction Act, doté d'un budget de plus de 370 milliards de dollars sur dix ans consacré aux énergies renouvelables. Et puis, il y a l'Inde avec ses Production Linked Incentives qui visent à développer la production industrielle sur le sol indien. Sans oublier la Chine qui organise la contre-attaque. Des projets d'implantation d'usines chinoises en Europe seraient ainsi envisagés. Des projets dénoncés par certains acteurs européens craignant que l'on ne fasse ainsi entrer le loup dans la bergerie.
Le recours à la réglementation comme solutionPour éviter une fuite en avant sur les aides financières que l'Europe ne pourrait pas suivre, faute de moyens, la réglementation est, comme souvent, envisagée pour permettre aux Européens de tirer leur épingle du jeu. Parmi les options possibles figure la mise en place de barrières à l'entrée pour les produits ne respectant pas certains critères en matière de droit du travail. Un mécanisme d'ajustement des prix aux frontières, alors que Pékin est accusé de manipuler les prix, peut aussi être envisagé, tout comme une labellisation de souveraineté européenne ou encore un système reposant sur le bilan carbone. L'écoconception et le recyclage des produits ont leurs adeptes alors que les premiers panneaux arrivent bientôt en fin de vie.
S'il faudra du temps avant de pouvoir se passer du « Made in China », l'UE peut, à la condition de ne plus perdre de temps, développer ses capacités pour grignoter des parts de marché. D'autant que les perspectives sont encourageantes avec le développement sans précédent espéré pour ce marché et les nouveaux débouchés envisagés. De fait, dans l'automobile, l'essor des voitures électriques entraîne un besoin massif de solutions ; dans l'agriculture, l'agrivoltaïque avec des panneaux semi-transparents permettant d'optimiser l'association entre cultures et panneaux sur ombrières devrait offrir des opportunités ; ou dans le bâtiment avec le développement des tuiles solaires. Un enjeu de taille donc. D'autant plus que nul ne peut exclure de nouveaux troubles géopolitiques ou une future crise sanitaire. Cela peut aussi être l'occasion de relancer l'Europe, à travers la création d'une Communauté européenne du solaire ou des énergies vertes, à l'image de celle – fondatrice – du charbon et de l'acier il y a plus de soixante-dix ans. Un rayon de soleil pour l'avenir de l'Europe et de son industrie ? l