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Story de la semaine / French Tech / 13/11/2023

Où sont passées les licornes ?  

Lors de l'édition 2022 du salon VivaTech, Emmanuel Macron avait fixé un objectif : que la France compte 100 licornes en son sein à l'horizon 2030. Cette volonté politique de faire croître le nombre de start-up technologiques s'inscrivait alors dans l'effervescence de leur prospérité. De fait, depuis 2017, le nombre de licornes françaises a été multiplié par près de dix. Elles devraient (voir encadré ci-contre) être aujourd'hui au nombre de 26.

Mais la dégradation de la conjoncture économique ayant pénalisé la capacité des entreprises à lever des fonds, un changement de paradigme s'est opéré. Et depuis le début de l'année, les difficultés de certaines licornes ont été mises en lumière. ManoMano, Ledger, Back Market, Payfit… finie l'hypercroissance sur laquelle reposaient souvent leurs modèles d'affaires, plusieurs d'entre elles ont été contraintes de réduire la voilure afin de limiter les pertes et mettre enfin le cap sur la profitabilité. De quoi questionner l'intérêt de la « licorne-mania », dans la mesure où ces stars de la Tech ne sont pas toujours capables d'afficher des performances économiques.

 Retour aux fondamentaux 

Aux États-Unis, les locomotives de l'économie sont essentiellement des géants de la Tech, et donc des spécialistes de l'innovation. C'était aussi l'idée d'Emmanuel Macron. Pour attirer des investissements en France, il était nécessaire de faire émerger des leaders technologiques tricolores. Mais encore fallait-il pouvoir disposer d'un panel de ces startup les plus attractives et d'en mesurer l'évolution. « Les licornes sont un moyen de la matérialiser et de s'aligner sur un indicateur de mesure comparable sur le plan international », explique Franck Sebag, associé d'EY, spécialiste du secteur.

Si leur appellation a contribué à muscler leur attrait, les ressorts économiques de l'idée n'en étaient pas moins concrets. Reste que l'essor des licornes françaises est aussi à relier à la flambée des valorisations survenue jusqu'en 2022. L'ère des taux d'intérêt négatifs et de l'argent facile avait fait grimper les montants levés lors des tours de table. Logiquement, les valorisations se sont aussi envolées, permettant à bon nombre de start-up d'atteindre ce statut. Mais ces valorisations ne reflètent pas la qualité d'une performance économique. Plutôt celle d'une promesse de création de valeur. Elles demeurent cependant le critère permettant d'être qualifiée de telle.

L'essor des licornes françaises est aussi à relier à la flambée des valorisations survenues jusqu'en 2022.

Quel est l'intérêt de devenir une licorne ?

Pour les entrepreneurs, devenir une licorne leur permet d'obtenir de la visibilité, d'attirer des investisseurs, d'avoir des interlocuteurs publics privilégiés et de trouver de nouveaux débouchés de croissance. Il s'agit plutôt d'une question d'image. Swile, spécialiste des avantages salariés dématérialisés, a, par exemple, rejoint le club, trois années après sa création, avec 300 millions d'euros levés sur ses premières années d'existence. Pour son fondateur et président-directeur général, Loïc Soubeyrand, l'étiquette lui a aussi permis d'organiser le rachat de Bimpli, filiale de BPCE (le groupe bancaire a pris 22 % de son capital lors de l'opération). Un fait inédit, puisque ce sont en général de grands groupes qui rachètent des start-up : « Le statut de licorne n'était pas un objectif. C'est la conséquence naturelle de notre stratégie », reconnaît-il.

Une stratégie qui reposait effectivement sur de l'hypercroissance, mais seulement parce que celle-ci était propice au marché de volume (et donc à faible marge) sur lequel évolue la société et qu'elle permettait de tirer parti d'une courte fenêtre de tir. À savoir une rupture technologique, du fait de la dématérialisation des titres-restaurant. Pour autant, « faire de l'hypercroissance n'est pas une fin en soi, plutôt une réponse à un challenge de marché donné », souligne Loïc Soubeyrand. Pour le reste, les moteurs de croissance d'une start-up technologique restent les mêmes que dans une entreprise « classique »: investissement, innovation, croissance externe et modèle d'affaires solide et cohérent.

Changer d'échelle

Bonne élève, Swile est en train d'atteindre la profitabilité pour la première fois au quatrième trimestre de 2023 et publie ses comptes – ce qui est loin d'être le cas pour l'ensemble de cet écosystème. Et l'entreprise observe bien que la crise des financements que traverse la French Tech a permis de créer un filtre entre les licornes qui avaient un modèle fort, avec la croissance rentable en ligne de mire et celles qui le cherchent encore. En témoignent les coupes dans les effectifs, intervenues chez certaines d'entre elles depuis le début de l'année. « Ces entreprises ne sont pas en faillite, elles se mettent plutôt au diapason. Compte tenu du climat des affaires, les restructurations sont à l'œuvre dans toute l'économie », relève Franck Sebag.

Une économie dans laquelle les licornes commencent à peser avec une masse salariale qui les fait passer, pour un certain nombre d'entre elles, dans la catégorie des ETI. Ce qui les différencie encore de leurs consœurs ? Un mantra d'innovation prononcé, des trajectoires de croissance importantes, un capital ouvert et une présence internationale. Reste donc, pour qu'elles s'imposent comme de véritables championnes technologiques de l'économie tricolore, à trouver le chemin d'une croissance profitable qui leur permettra de continuer à innover, entreprendre et offrir de la visibilité à l'écosystème. « Le meilleur des deux mondes », selon Loïc Soubeyrand. Car si les licornes ne sont pas l'« alpha et l'oméga de la French Tech », rappelle de son côté Franck Sebag, elles n'en restent pas moins « la partie la plus émergée de l'iceberg ».

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