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Story de la semaine / Actionnaires / 29/01/2024

Ce que les activistes visent en Europe en 2024

Jamais les entreprises européennes n'ont été soumises à une telle pression de la part de leurs actionnaires. Selon la dernière étude sur l'activisme actionnarial, publiée il y a quelques semaines par Lazard, un nouveau record a été franchi en 2023 avec 69 nouvelles campagnes lancées sur le Vieux continent, soit 15 % de plus en glissement annuel par rapport à l'année précédente. « Cela montre que l'activisme est devenu une composante du paysage boursier, même lorsque l'environnement macroéconomique ou celui des fusions & acquisitions semblent moins porteurs », constate le patron de l'activité de conseil aux actionnaires en Europe de la banque d'affaires, Christopher Couvelier.

Vers une recrudescence des campagnes publiques

« Beaucoup d'approches font l'objet de discussions privées entre émetteurs et activistes et dans un certain nombre de cas, la société accepte de faire certaines concessions. Bien sûr, en règle générale ces discussions ne sont pas rendues publiques et l'entreprise évite d'expliquer que la décision a été prise à la suite de telles discussions avec un fonds activiste », nous explique Armand Grumberg, associé et responsable du M&A en Europe, au sein du cabinet d'avocats Skadden et auteur d'un rapport sur l'investissement activiste en Europe en 2024.

Si la France semble, en apparence, avoir été relativement épargnée l'année dernière par le phénomène activiste (7% des campagnes européennes contre 41 % au Royaume-Uni et 20 % en Allemagne, selon l'étude de Lazard), la recrudescence des campagnes publiques, prédit par les spécialistes pour 2024, pourrait bien démontrer qu'aucun pays ni qu'aucune entreprise n'est à l'abri d'une attaque. « Certes, le Royaume-Uni devrait rester en 2024 la cible privilégiée des activistes mais plus d'un quart (27%) de ceux que nous avons interrogés estime que la France peut leur offrir de bonnes opportunités, et tous semblent plus prompts à utiliser des stratégies publiques au cours des douze prochains mois », poursuit l'avocat.

La recrudescence des campagnes publiques démontre qu'aucun pays ni qu'aucune entreprise n'est à l'abri d'une attaque.

Une menace difficile à anticiper

Une menace omniprésente qui s'expliquerait aussi par la grande typologie des activistes. En 2023, Lazard comptabilisait 183 activistes dans le monde, soit 21 % de plus qu'en 2022. Et parmi eux, les primo-activistes (ceux qui ont engagé une campagne pour la première fois) ont lancé un nombre record de campagnes (77 contre 55 l'année précédente). L'Europe serait même à l'origine de l'augmentation de ces attaques avec 24 conduites par des primo-activistes en 2023, soit une croissance de 60 % en glissement annuel. « Si certains primo-activistes étaient de nouveaux fonds, d'autres pouvaient être des institutions installées de longue date, qui ont estimé n'avoir pas d'autres choix que de lancer une campagne publique. Par ailleurs, des investisseurs individuels ou d'anciens dirigeants de sociétés ont pu aussi lancer des attaques contre leurs entreprises. Ce qui est clair, c'est que l'activisme est désormais un comportement qui peut être utilisé par pratiquement n'importe quel type d'investisseur », prévient Christopher Couvelier.

Un risque d'attaque d'autant plus difficile à anticiper que le comportement de tels acteurs reste, du fait de leur nocivité, inconnu. « Une entreprise peut plus aisément se préparer en étudiant les précédentes campagnes d'un activiste chevronné et ainsi connaître ses codes et ce qu'il est capable de juger acceptable en termes de réponses à ses revendications. À l'inverse, avec un primo-activiste, l'entreprise doit naviguer à vue et faire preuve d'une grande flexibilité », poursuit Armand Grumberg qui pointe également l'origine locale des activistes : en 2023, près de 70 % des entreprises ont confirmé avoir été approchées en grande partie par des activistes de leur pays. « Considérés comme des fonds « vautours » il y a encore quelques années, les activistes ont été dédiabolisés au fil du temps, réussissant à rallier parfois à leurs causes certains autres actionnaires traditionnels. Ce faisant, il est donc devenu difficile, sinon impossible, pour une entreprise cible de ne pas écouter, voire le cas échéant tenir compte, des revendications des activistes », rappelle l'avocat.

Les grosses capitalisations boursières, des cibles de choix

Il ne suffit pas à une entreprise de publier des résultats financiers solides ou en croissance pour être protégée d'une attaque. En 2023, selon le cabinet conseil Alvarez et Marsal, les groupes TotalEnergies, Engie, ou encore Crédit Agricole en ont, par exemple, fait les frais. « Les entreprises en bonne santé financière sont naturellement en meilleure posture que celles connaissant quelques difficultés, mais il est intéressant de constater que la taille de l'entreprise ne les protège pas des activistes : en 2023, la plupart des sociétés ciblées (60%) avaient une capitalisation boursière supérieure à 2 milliards d'euros, soit autant que toutes les sociétés européennes ciblées l'année précédente », souligne Armand Grumberg. De même, aucun secteur ne devrait être épargné, ceux des TMT (technologies, médias, télécoms), de l'énergie, des services financiers, de la consommation et de la vente au détail devraient même être particulièrement impactés, répondant ainsi à l'actualité économique.

La gouvernance dans le viseur

D'ailleurs, concernant les revendications, la performance financière de l'entreprise ne serait pas le sujet numéro un. Comme l'année dernière, les activistes auraient davantage pour angle le changement de gouvernance et la composition des conseils d'administration avec, pour critique principale, le manque de diversité ou de représentation des minoritaires et la durée (trop longue) des mandats de certains administrateurs. « S'il existe un activisme lié au climat, ce ne sera pas nécessairement l'objectif principal des plus grands activistes. Ils le mentionneront surtout pour gagner le soutien d'autres actionnaires qui se concentrent davantage sur les questions ESG [environnement, social et de gouvernance, NDLR] », explique Christopher Couvelier. À noter également que l'allocation de capital devrait être aussi au cœur de l'attention des activistes, et notamment les demandes de programme de rachat d'actions ou de distribution de dividendes.

Quelles opportunités pour le M&A ?

De l'avis des experts, la grande tendance activiste de 2024 sera, comme l'année dernière, le sujet des fusions-acquisitions. « En 2023, plus des deux tiers de toutes les campagnes relatives au M&A visaient à obtenir une transaction. Nous avons vu plus de campagnes de vente d'entreprise (14) et de campagnes de démembrement (16) que les années précédentes. Il s'agit d'un phénomène remarquable à observer, en particulier dans un contexte de M&A qui n'était pas particulièrement porteur l'année dernière », constate Christopher Couvelier.

Une augmentation des demandes qui serait l'un des marqueurs, pour les spécialistes, du rebond de l'activité M&A cette année, en particulier dans un contexte où les taux tendent à se normaliser et le capital-investissement commence, lui, à utiliser à nouveau sa « poudre sèche ». A. M.

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