Comment Euronext a surclassé ses concurrents >
Qui aurait pu prédire qu'Euronext deviendrait, un jour, aussi influent en Europe ? En 2014, année de son retour à l'indépendance, sa capitalisation boursière était de seulement 1,4 milliard d'euros, loin derrière ses concurrents que sont le London Stock Exchange (7,7 milliards d'euros) et Deutsche Börse (11,4 milliards d'euros). La valeur du groupe est aujourd'hui de 8,7 milliards d'euros. Même constat pour son chiffre d'affaires qui n'atteignait pas les 500 millions d'euros il y a dix ans, et qui tutoyait le 1,5 milliard d'euros à fin septembre dernier. Sa marge d'exploitation a quant à elle doublé pendant cette période.
Le plus grand pool de liquidités
Depuis 2019, Euronext est la première place du Vieux Continent en termes d'introductions en Bourse (IPO). L'année dernière, ce sont encore 64 nouvelles IPO qui ont été réalisées sur l'un de ses sept marchés (Amsterdam, Bruxelles, Dublin, Lisbonne, Oslo, Milan et Paris), dont 13 réalisées par des entreprises internationales, le tout représentant une capitalisation boursière cumulée de 50 milliards d'euros. Une attracti-vité qui a de quoi faire pâlir d'envie le LSE (28 IPO à fin décembre) et la Deutsche Börse (seulement 6 IPO). Mais ce n'est pas tout. Depuis 2018, le groupe est le leader mondial incontesté de la cotation de la dette. Et nouveauté : il est également devenu, l'année dernière, la première infrastructure de marché en Europe avec 1 900 valeurs pour une capitalisation boursière agrégée de 6 600 milliards d'euros, soit trois fois plus qu'à Francfort et deux fois plus qu'à Londres, faisant ainsi d'Euronext le plus grand pool de liquidités en Europe.
Euronext est devenue la première infrastructure de marché en Europe.
Éviter la marginalisation
Son président du directoire depuis 2015, Stéphane Boujnah, est pour beaucoup dans cette réussite. Il a toujours considéré Euronext comme une entreprise industrielle plutôt qu'un groupe financier. « À mon arrivée, Euronext était une société fragile, entourée d'un très grand scepticisme », se souvient-il. Le périmètre d'Euronext était alors petit, avec seulement quatre bourses (Paris, Amsterdam, Lisbonne et Bruxelles), sans compter de fortes tensions dans les relations franco-néerlandaises, ses deux principales places. « En 2018, je me suis installé à Amsterdam pour un an avec ma famille, pour nouer une relation de confiance avec l'écosystème néerlandais, et nous avons décidé ensemble de donner à l'entreprise une dimension paneuropéenne », explique-t-il. Une ambition qui aurait pu tourner court si le projet de fusion lancé entre Deutsche Börse et LSE était allé à son terme. Finalement, les prémices du Brexit et le lobbying actif mené par Euronext, auront raison de ce rapprochement. « Pendant plus d'un an, ce projet a suscité beaucoup d'inquiétudes. J'ai expliqué à la Commission européenne que cette transaction était une mauvaise opération pour l'Union européenne (UE). Comment pouvions-nous avoir le siège du nouvel ensemble situé en dehors de l'UE, le tout avec des opérations critiques à l'intérieur et à l'extérieur du marché européen ?», précise-t-il, se félicitant d'avoir pu empêcher la marginalisation de son entreprise.
Boxer au-dessus de sa catégorie
Pour accélérer son expansion, Euronext a aussi lancé de nombreux projets, notamment celui surnommé « Punch above your weight » (boxer au-dessus de sa catégorie). « Un exercice loin d'être évident car, après l'échec de la fusion entre LSE et Deutsche Börse, le rapprochement entre des infrastructures de marché semblait impossible. D'autant que nous n'étions pas les plus riches. Il nous fallait donc être les plus manœuvrants », se souvient Stéphane Boujnah. En 2018, le groupe achète la Bourse de Dublin (Irlande) ; un an plus tard celle d'Oslo (Norvège) ; et, enfin, Borsa Italiana en 2021. Des opérations menées à chaque fois dans un environnement ultra-compétitif : « En 2019, la bataille fut assez féroce contre le Nasdaq qui a tenté de nous empêcher d'acquérir la Bourse d'Oslo, sans succès, alors que le management et le conseil d'administration soutenaient leur offre. Même chose en 2020 s'agissant de la Bourse de Milan, pour laquelle nous avons dû nous battre contre Six (Suisse) et Deutsche Börse », rappelle le patron d'Euronext.
L'opérateur a aussi acquis diverses activités pour accélérer la diversification de ses revenus. En 2017, le groupe a fait, par exemple, l'acquisition de FastMatch pour opérer du trading de devises (devenu Euronext FX), en 2020, une bourse d'électricité, Nord Pool, ou encore des sociétés de dépositaires centraux telles que VP Securities. Une diversification importante qui a permis à l'entreprise d'être moins dépendante des volumes de transaction.
Gagner sa liberté
Enfin, dernier chantier et non des moindres, du nom de l'historien grec Thucydide : «“Se reposer ou rester libre, il faut choisir.” Cette formule nous a guidés dans la mise en œuvre de notre premier plan stratégique, “Agility for Growth”, lancé en 2016. Nous devions profondément transformer la performance opérationnelle du groupe pour maîtriser toute notre chaîne de valeur », nous explique Stéphane Boujnah. Une phase fondamentale qui va permettre à l'entreprise de maximiser sa génération de cash-flow en économisant près de 85 millions d'euros sur sa base de coût. « Depuis 2016, nous sommes probablement le groupe qui a réalisé le plus grand nombre de lourdes migrations de systèmes », constate le président du directoire. De fait, les différentes Bourses acquises par Euronext ont progressivement rejoint la plate-forme de négociation Optiq que l'opérateur développe. Le data center du groupe a, quant à lui, déménagé de Londres à Bergame (Italie); la migration de la compensation du comptant vers Euronext Clearing a été opérée il y a quelques semaines.
Stéphane Boujnah, qui a débuté en mai dernier son troisième mandat à la tête du directoire, pense déjà à la suite. S'il s'est promis de délivrer cette année les 115 millions d'euros de synergies en lien avec l'acquisition de Borsa Italiana, il compte bien consacrer 2024 à poser également les bases du nouveau plan stratégique 2025-2027, avec, cette fois-ci pour l'année en cours, le nom de code : « Pendant les travaux, la vente continue. »