Comment Saint-Gobain a inversé la tendance >
L'année 2023 a été synonyme de consécration boursière pour Saint-Gobain. Le groupe a signé l'une des plus fortes hausses du CAC 40 et rejoint le gratin des entreprises européennes en intégrant l'indice Euro Stoxx 50. Le spécialiste des matériaux de construction, longtemps boudé par les investisseurs pour son insuffisante création de valeur, a réalisé un sacré chemin. La progression du chiffre d'affaires est passée de 4,4 % en 2018 à 13,3 % en 2022, tandis que la marge d'exploitation s'est appréciée de près de trois points sur la période. La croissance du bénéfice par action corrigé a atteint 25,5 % en décembre 2022… contre 7,2 % en 2018. Alors que le groupe tricentenaire publiera ses résultats de 2023 dans dix jours, la direction l'a assuré : de nouveaux records de marge seront atteints.
Cette croissance rentable est la conséquence d'une stratégie dont l'origine remonte à 2019. Pierre-André de Chalendar, alors président-directeur général, nomme Benoit Bazin numéro deux du groupe et le mandate pour en piloter la transformation. La machine se met en marche.
Virage à 180 degrés
Finie l'organisation du groupe par métier. C'est désormais par pays que les activités seront gérées car les pratiques de construction diffèrent d'un pays à l'autre. Être empreint d'une culture industrielle locale per-met de mieux détecter les besoins des clients, de leur proposer une offre ciblée. De quoi avoir de plus amples marges de négociation, notamment en matière de prix. Surtout, les dirigeants des filiales étrangères ont maintenant l'ensemble du portefeuille de produits de Saint-Gobain à leur disposition. Ainsi, plus d'effet silo : une équipe unique, en charge d'un seul client, peut lui proposer un spectre de so-lutions en une transaction. Ce qui permet aussi de croiser les différents métiers du groupe et d'augmenter, de ce fait, le volume des facturations.
La réorganisation a également renforcé la responsabilité des patrons dans chaque pays, souligne le directeur financier du groupe, Sreedhar N. : « Ils savent ce qui y fait sens, où investir ou bien quoi céder. » Car cette refonte s'est accompagnée d'une réallocation du capital du groupe. Depuis 2018, ce sont plus de 9 milliards d'euros d'actifs non rentables qui ont été vendus. Et le centre de gravité de Saint-Gobain s'est déplacé, grâce la rotation d'un tiers de son portefeuille. Si l'Europe représentait l'essentiel du résultat d'exploitation, ce sont désormais l'Amérique du Nord, l'Asie et les marchés émergents qui en sont les principaux contributeurs. Des zones en forte croissance, où le pouvoir d'achat des clients et les besoins en construction sont importants.
Les retours avant tout
« L'ambition de créer de la valeur doit nécessairement s'accompagner de discipline. Quand on dépense, on s'interroge sur ce qui nous offrira le meilleur retour », assure Sreedhar N. Deux cents opérations de M&A ont été réalisées en cinq ans. Saint-Gobain n'a pas chômé en la matière, mais toujours avec la création de valeur en ligne de mire. Pas question de s'écharper dans des négociations aux valorisations incohérentes ou aux synergies incertaines. Le groupe n'hésite pas à se retirer quand il le considère comme nécessaire. Reste que grâce à ses acquisitions, Saint-Gobain s'impose sur des marchés porteurs et rentables, comme la chimie de construction. En témoigne celle du Français Chryso, en 2021 : ses additifs permettant de produire du ciment décarboné présentent une valeur ajoutée quinze fois supérieure aux autres produits du marché.
Un profil vert dans l'air du temps
Cette plate-forme de chimie de construction pèse plus de 10 % dans le chiffre d'affaires de Saint-Gobain. L'enjeu est de taille. Dans la mesure où 40 % des émissions de dioxyde de carbone émanent aujourd'hui des bâtiments. Rien qu'en Europe, 70 % des habitations ne sont énergétiquement pas efficaces. Une fenêtre de tir opportune, puisque la moitié des revenus de Saint-Gobain provient de la rénovation et que la réglementation évolue en ce sens.
Les différentes décisions stratégiques prises par l'entreprise ces dernières années s'alignent. L'accélération dans la chimie de construction fait ses preuves, tout comme la réorganisation par pays, ayant par ailleurs permis de créer des circuits de recyclage. « Ces produits ne voyagent pas, pointe le directeur financier. L'écosystème doit être créé au plus près des usines. » Grâce à ces dispositifs, Saint-Gobain est devenu le premier acteur du secteur à proposer un verre plat et une laine de verre zéro carbone. Un argument de taille en matière de vente : si un client achète un ensemble de solutions au groupe, ce dernier est capable d'en démontrer l'impact sur les économies d'énergie réalisées, chiffres à l'appui.
« Les clients sont prêts à mettre le prix pour des matériaux respectueux de l'environnement. Cela créé de la valeur pour les actionnaires, comme pour le reste des parties prenantes », se félicite Sreedhar N. L'entreprise est bien présente dans les débats à ce sujet. Benoit Bazin est régulièrement convié à s'exprimer, dans des conférences ou devant les parlementaires, sur le rôle de son industrie dans la transition énergétique. Si bien que Saint-Gobain est l'un des groupes du CAC 40 qui bénéficie le plus de l'effet « valeurs vertes » très recherché par les investisseurs.
Les activités sont désormais gérées par pays pour mieux détecter les besoins des clients.
Pas de changement de cap
Le conseil d'administration de Saint-Gobain a par ailleurs décidé de réunifier les fonctions de président et de directeur général, dissociées en 2021, pour acter le départ en retraite de Pierre-André de Chalendar. Logiquement, c'est Benoit Bazin qui prendra les rênes du groupe à la suite de la prochaine assemblée générale des actionnaires. Un choix qui détonne des tendances de gouvernance en vogue. Mais, après tout, la transformation du groupe a été menée sous sa houlette, lui offrant une solide crédibilité en interne, comme à l'externe. Car l'historique de la direction, en place depuis cinq ans, semble bien prouver que cette dernière est en mesure de tenir ses promesses. Ce que les marchés ont désormais parfaitement intégré. l
Artisanat : bienvenue à l'école Saint-Gobain
Le groupe l'a compris. Pour que ses produits innovants et durables s'implantent sur le marché, les artisans de la construction devront les adopter. Aujourd'hui, ils sont plus de 100 000 en France à être formés par Saint-Gobain, en présentiel ou en digital. En fait, c'est tout un écosystème, prenant racine dans les écoles, que le groupe a créé. Il y a la structure pour les Centres de formation d'apprentis (CFA) Labs, formant et mettant en relation des apprentis et des entreprises. Ou encore le CFA Génération Saint-Gobain, une école maison permettant d'entrer en alternance dans le groupe. Résultat : les jeunes ressortent avec un diplôme d'État, aussi tamponné Saint-Gobain, certifiant leur capacité à réaliser des travaux de rénovation énergétique et utiliser des matériaux qui le permettent. N. H.