La zone euro pour toujours à la remorque des États-Unis ? >
D epuis qu'elle a vu le jour en 1999, la zone monétaire européenne apparaît à la traîne des États-Unis en matière de croissance. Le phénomène que les décideurs politiques du Vieux continent ont dû déplorer au cours du quart de siècle écoulé se reproduira-t-il au cours de celui qui vient dans un environnement économique appelé à être bouleversé par les multiples transitions ?
Une divergence qui ne souffre aucune ambiguïtéD'après les données de la Banque mondiale, le Produit intérieur brut (PIB) des États-Unis était 11,1 % plus élevé que celui de la zone euro lors de sa création. En 2022, la taille de l'économie américaine apparaissait 30,2 % plus grosse. Comment l'expliquer ? Deux variables sont scrutées avec attention quand l'écart de croissance entre deux pays vient à être décortiqué : la démographie et la productivité. Sur le premier point, il est vrai que l'Oncle Sam a bénéficié d'un vent très favorable. La population en âge de travailler (15-64 ans) y a progressé de 17,4 % contre « seulement » 2 % en zone euro. Pour autant, cette dernière s'est montrée extraordinairement habile pour mobiliser son réservoir de main-d'œuvre. Si bien que le volume de personnes en emploi a augmenté au même rythme (20%) des deux côtés de l'Atlantique. C'est en fait du côté de la productivité horaire (valeur ajoutée générée par heure travaillée) que le bât a blessé en Europe. Elle a crû de 40 % aux États-Unis, soit près de deux fois plus rapidement qu'en zone euro sur deux décennies, montrent les données de l'OCDE.
Ce que révèle la sous-performanceD'une part, les États-Unis ont su davantage faire croître le stock de capital par tête (ce qui rend les travailleurs plus productifs). D'autre part, la croissance de la productivité globale des facteurs s'est montrée plus vigoureuse. Représentant la hausse de la production qui ne trouve pas son origine dans une augmentation des facteurs capital et travail mobilisés, elle capture en partie l'évolution du progrès technologique. Ce qui distingue la première économie mondiale est sa « capacité à générer des gains de productivité dans les services », estime Olivier Passet, directeur des Synthèses économiques de Xerfi. « L'Europe est encore dans une vieille logique de déversement de ses emplois industriels sur les petits jobs de services dégradés à faible valeur ajoutée », indique l'économiste, jugeant que « les États-Unis, autrefois temple de ces emplois, sont maintenant entrés dans une phase d'automatisation et d'optimisation de ces services. Ils ne sont pas seulement producteurs mais aussi meilleurs utilisateurs des technologies numériques ». Structurellement, le taux d'investissement en nouvelles technologies de l'information et de la communication et les dépenses de recherche et développement sont bien plus importants (rapportés au PIB) au sein de la première économie mondiale : ils sont respectivement supérieurs de 1 et 1,2 point. « Cela explique que les gains de productivité soient nettement plus élevés aux États-Unis qu'en zone euro », soutient Patrick Artus, conseiller économique de Natixis.
Les États-Unis sont producteurs mais aussi meilleurs utilisateurs des technologies numériques.
Comment l'Europe peut corriger le tirÀ Bercy, ce différentiel persistant de croissance entre les deux zones exaspère et l'une des causes est toute trouvée. « C'est l'argent, il n'y a pas assez d'argent disponible », a lancé Bruno Le Maire, ministre de l'Éco-nomie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique, en marge d'une réunion avec ses homologues de l'Union européenne (UE). C'est pourquoi il souhaite que le Vieux continent mette la surmultipliée à propos de l'Union des marchés de capitaux (UMC). Pour mémoire, lancée en 2015 par l'UE, cette initiative vise à créer un marché unique du financement en Europe et faciliter ainsi les investissements transfrontaliers, notamment en levant des obstacles réglementaires. « Il y a deux alternatives : solliciter davantage les finances publiques, mais les marges de manœuvre en la matière sont très contraintes, ou faire venir des capitaux étrangers, or nous avons un agenda de souveraineté et de développement d'une politique industrielle européenne plus assertive », justifie une source au ministère de l'Économie et des Finances.
Le Vieux continent a de la ressourceL'idée est de mobiliser l'excédent d'épargne que dégage l'Union européenne chaque année (près de 400 milliards d'euros avant le choc énergétique) allant s'allouer dans le reste du monde, pour abreuver, entre autres, le développement de l'innovation qui, par nature, requiert des investissements en fonds propres. En proportion du PIB, ces derniers sont deux fois plus importants aux États-Unis (173 %) qu'en zone euro (84 %). Par ailleurs, en 2022, l'État de Californie a attiré, à lui seul, autant d'investissements de type « capital-risque » que l'ensemble du continent européen, note une étude du groupe Allianz, dirigée par son chef économiste Ludovic Subran. Du côté des banquiers centraux, l'UMC est également un sujet pris à bras-le-corps. « Si j'avais un souhait pour le secteur financier européen, ce serait de doubler la taille de la capitalisation boursière de l'UE pour atteindre 100 % du PIB au cours de la prochaine décennie, afin de stimuler l'innovation, comme cela a été le cas aux États-Unis dans les années 1990 », a déclaré François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France. Le grand argentier plaide notamment pour développer des produits d'épargne européens, « au-delà du cadre réglementaire remanié relatif aux fonds européens d'investissement de long terme (ELTIF) ».