Comment UBS a réussi la reprise de Credit Suisse >
À écouter Sergio Ermotti, qui a repris les rênes d'UBS en avril 2023 après le « sauvetage » du deuxième groupe bancaire helvétique, « l'intégration de Credit Suisse est un marathon, pas un sprint ». Les résultats du premier trimestre 2024 prouvent pourtant que le rythme auquel avance l'ex-patron de la banque aux trois clés, qu'il avait dirigée de 2011 à 2020, est rapide. Tellement rapide qu'il a surpris les marchés. Après des mois d'attentisme, ils ont salué la détermination affichée par le banquier suisse pour atteindre son objectif : consolider sa position de leader mondial de la gestion de fortune avec un montant de 5 000 milliards de dollars d'actifs gérés. Le seul obstacle sérieux qui pourrait contrecarrer ce plan ne devrait pas être de nature opérationnelle (exécution de la stratégie) ni juridique (liée aux procès en cours intentés par les actionnaires lésés) mais réglementaire (lire l'encadré).
Une bonne affaire
Beaucoup d'encre a coulé au lendemain du dimanche 19 mars 2023, après l'annonce du président de la Confédération helvétique, Alain Berset, relative au rachat de Credit Suisse par UBS, « le meilleur moyen d'assurer la confiance », selon lui. Pour 3 milliards de francs suisses, le numéro un de la gestion de fortune mondial s'offrait la banque créée en 1856 par Alfred Escher pour accompagner l'industrialisation de la Suisse. Une mission qu'elle avait si bien remplie qu'elle s'était trouvée deux fois en position, dans les années 1990 puis après la crise de 2008, de reprendre UBS, née de la fusion en 1997 de la Société de banque suisse et de l'Union de banques suisses, elles aussi fondées au xixe siècle.
Cette solution, « pas seulement décisive pour la Suisse mais pour la stabilité de l'ensemble du système financier » (Alain Berset), a profondément secoué les Suisses. Mais tous s'accordent sur un point : cette opération a été une bonne affaire pour UBS. Et ce, d'autant plus que la Confédération a apporté une garantie contre les pertes éventuelles liées à la réalisation des actifs de Credit Suisse, rappelle Mathilde Farine, auteure de La chute. Cette analyse consacrée au destin de la banque aux deux voiles insiste sur les éléments de contexte qui ont précipité une fin funeste, de la faillite des banques régionales américaines au tweet d'un journaliste australien. « UBS était en position de force, non seulement parce qu'il n'y avait pas de concurrent sé-rieux, mais aussi parce qu'il se préparait, depuis fin 2022, à cette éventualité », ajoute Andreas Venditti, analyste spécialisé dans les valeurs bancaires de la banque zurichoise Vontobel.
Au terme de la migration des systèmes informatiques, seules 300 des 3 000 applications de Credit Suisse seront conservées.
Éclaircies après la tempête
Cette préparation est un élément important dans la réussite que connaît le processus de fusion des holdings des deux groupes, qui sera acté à la fin du mois. Exit les instances de gouvernance de Credit Suisse ; place à la restructuration qui renforcera les effets de l'intégration déjà entamée. À commencer par la migration des systèmes informatiques, au terme de laquelle seules 300 des 3 000 applications de Credit Suisse (CS) seront conservées. L'impact de cet immense chantier s'est traduit par une embellie dans les comptes du nouveau groupe qui a dégagé un profit de 1,8 milliard de dollars sur les trois premiers mois de 2024, après deux trimestres dans le rouge.
Ces résultats, nourris par 27 milliards de dollars de nouveaux flux, valident la complémentarité des zones de chalandise des deux banques privées. « Contrairement à une idée reçue, UBS et Credit Suisse ne sont pas identiques, mais ont des expertises et une assise géographie très complémentaire », indique l'expert de Vontobel. UBS bénéficie d'une position très forte dans la gestion de fortune aux États-Unis. Inversement, Credit Suisse jouit d'une franchise beaucoup plus reconnue qu'UBS dans la banque d'affaires. UBS profitera également de la forte présence de son partenaire dans la gestion de fortune en Amérique du Sud, en Asie du Sud-Est ou encore en Australie. Selon UBS, ces bons résultats ont pu être atteints grâce à la vente de certaines activités héritées de Credit Suisse (principalement dans la banque d'affaires), et à l'efficacité de la réduction des coûts (5 milliards de francs) ; un grand pas réalisé vers les 13 milliards promis d'ici à la fin de 2026. « Nous ne nous attendions pas, confesse Andreas Venditti, à ce que la vente des activités héritées de Credit Suisse génère de tels gains ni qu'elle soit aussi rapide (pesant 86 milliards en juin 2023, 74 milliards fin 2023 et 58 milliards fin mars 2024). Rien d'étonnant à ce que les marchés aient accueilli si favorablement le résultat d'un parcours a priori sans faute. »
Retour de la confiance des marchés
Le cours d'UBS s'est apprécié de plus de 8 % le 7 mai, après l'annonce des résultats du premier trimestre 2024. Mais la capitalisation boursière d'UBS reste très en deçà de celle de ses pairs. L'action Morgan Stanley, considérée comme comparable en termes de taille et de mix de revenus, se négocie 70 à 80 % au-dessus de celle d'UBS. Cet écart reflète, selon un proche du dossier, le fait qu'UBS est aujourd'hui valorisée comme une banque universelle. L'enjeu du groupe bancaire est de démontrer qu'il peut créer l'équivalent d'une banque de gestion de fortune de taille moyenne tous les trois à cinq ans en attirant environ 100 milliards d'actifs gérés par an jusqu'en 2025 et environ 200 milliards par an d'ici à 2028