Le capital-investissement a-t-il sa place à la Bourse ? >
L 'introduction en Bourse réussie, le 26 avril dernier, de CVC Capital Partners, l'un des plus grands gérants de fonds de capital-investissement du monde (186 milliards de dollars) a relancé les rumeurs de cotation d'autres grands noms du secteur. Le français Ardian (160 milliards de dollars d'actifs), l'américain General Atlantic (77 milliards), ou encore le franco-américain L Catterton, qui fête son 35e anniversaire cette année (35 milliards) font notamment partie de la liste des candidats putatifs. Le feuilleton de cotation en Bourse des fonds a commencé il y a trente ans avec le groupe anglais 3i. L'exemple de ce dernier a été suivi par le suisse Partners Group en 2006, les géants américains Blackstone et KKR en 2007, Apollo Global Management en 2011, Oaktree Capital Management et Carlyle Group en 2012 puis Ares en 2014. Une nouvelle vague de cotation a eu lieu entre 2019 et 2022 avec le suédois EQT (2019), les américains Blue Owl Capital et StepStone (2020), les anglais Bridgepoint et Petershill et le français Antin Infrastructure (2021) et enfin le californien TPG en 2022. Pourquoi ces acteurs qui aiment à se définir comme des gestionnaires du temps long regardent-ils avec autant d'intérêt la cote ? La réponse est-elle liée au départ de la génération des fondateurs de ces sociétés de gestion créées dans les années 1980 et 1990, ou à l'évolution des conditions de marché et au renchérissement du coût du capital ?
La troisième tentative de cotation du luxembourgeois CVC Capital Partners, issu du spin-off de Citigroup en 1993, a donc été la bonne. Après avoir reporté deux fois son IPO à cause des conditions de marché défavorables, CVC a réussi à lever environ 2 milliards d'euros il y a un mois en voyant son titre bondir de 25 % à l'issue de la première séance de Bourse. L'opération a permis à de gros investisseurs institutionnels de sortir, comme les fonds souverains de Hong Kong, Singapour et du Koweit. Quant aux fondateurs, Donald Mackenzie et Steve Koltes, ils auraient encaissé, selon Reuters, respectivement 121,7 millions d'euros et 27,7 millions d'euros.
La visibilité que procure la cotation permet d'éduquer les investisseurs aux spécificités du secteur des marchés privés.
Transmission, diversification et croissance externeMonétiser les parts que les fondateurs ont dans ces entreprises qu'ils ont fait grandir est un des objectifs de la cotation. Mais un parmi bien d'autres. D'ailleurs, comme le souligne un vétéran de ce métier, en dehors des associés prêts à partir en retraite, les autres sont soumis à une obligation de rester en poste durant un certain nombre d'années après l'entrée en Bourse. « Le passage de relais des fondateurs et associés historiques ne saurait être le principal levier d'une IPO, confirme Bertrand Rambaud, président de France Invest. » Et Louis Igonet, directeur des Relations investisseurs et Stratégie M&A de Tikehau Capital, de préciser : « Si l'IPO facilite la procédure de succession, elle ne fonctionne que si un mécanisme prévoit de retenir les équipes qui contribuent au succès de la marque. Sans cela, elle est vouée à l'échec. » Pour lui, « trois raisons principales poussent les sociétés de gestion de fonds de private equity à se coter : le besoin croissant d'avoir des marques fortes auprès des investisseurs, un accès plus facile aux marchés de capitaux et le souci d'avoir une monnaie pour fidéliser les collaborateurs sur le long terme et financer des opérations de croissance externe ».
Consolidation du secteurPourtant, estime Bertrand Rambaud, « la cotation récente de CVC ne présage pas d'une tendance de fond dans le secteur. Celui-ci connaît en revanche une ouverture aux tiers, que ce soit des GPs, des assureurs et d'autres investisseurs institutionnels. L'enjeu pour un GP est de permettre la poursuite de son développement dans un contexte de levée de fonds plus difficile ». La Bourse n'est donc qu'une des solutions à la consolidation que vit l'industrie et « réservée aux structures dotées d'une taille critique minimale, donc seulement envisageable pour les gros acteurs du secteur du private equity » précise le patron de France Invest. Car, poursuit-il, « la véritable tendance qui modifie aujourd'hui la gestion d'actifs au sens large, voit l'émergence de plateformes capables, par leur taille, d'absorber les coûts de ressources, de digitalisation et de transformation liés à l'intelligence artificielle, etc. La construction de ces nouvelles structures passe par des rapprochements avec, à la clé, un meilleur accès à la distribution des fonds, notamment auprès de la clientèle individuelle ».
Une vision partagée par Louis Igonet, qui évoque un « effet de dominos » : « Les flux d'épargne disponible ne cessent de croître, mais les grands investisseurs internationaux sont de plus en plus sélectifs et réduisent le nombre de sociétés de gestion auxquelles ils confient des capitaux. Certains seront dans le camp des consolidateurs, d'autres seront consolidés. » CVC Partners, pas encore coté, a racheté le gérant néerlandais spécialisé dans les infrastructures DIF Partners fin 2023. Lazard est entré au capital du capital-risqueur Elaia. Wendel vient de finaliser une prise de participation de 51 % chez IK Partners. « De nouvelles opérations auront lieu à l'avenir, prédit Bertrand Rambaud, selon un rythme difficile à prévoir. L'inertie est grande dans une industrie qui gère un temps long et se compose d'entrepreneurs, donc de personnalités fortes avec un style propre. Marier deux sociétés de gestion n'a rien à voir avec l'intégration de deux entreprises industrielles, par exemple. »
Éducation et démocratisationReste que la cotation présente des avantages pour les investisseurs, individuels notamment : une liquidité quotidienne, une exposition très abordable à une classe d'actifs jusque-là réservée à des institutionnels et des high-net-worth individuals. Pour l'expert de Tikehau, « la visibilité que procure la cotation permet d'éduquer les investisseurs aux spécificités du secteur des marchés privés, un enjeu majeur en Europe où il reste beaucoup moins connu qu'aux États-Unis. »