Comment l'Europe sécurise son approvisionnement >
Produits par un nombre restreint d'entreprises ou de pays, indispensables à la transition écologique et encore difficilement substituables dans leurs applications, les métaux critiques affolent les industriels du monde entier pour qui l'enjeu de leur bon approvisionnement revêt une importance capitale, presque vitale. Car moins de carbone, c'est forcément plus de métaux et il n'y en aura pas pour tout le monde.
Lithium, cuivre, cobalt, nickel, manganèse, silicium et terres rares sont devenus incontournables pour fabriquer des batteries nécessaires aux véhicules électriques, aux panneaux solaires photovoltaïques, aux systèmes militaires de guidage ou toute technologie dépendante de semi-conducteurs derniers cris. Moins futuriste mais tout aussi stratégique, l'aluminium constitue le nerf de la guerre dans de nombreux secteurs comme l'automobile, la construction, l'électricité, etc.
Les dernières prévisions de l'Agence internationale de l'énergie (AIE) montrent que la demande mondiale en minéraux critiques doublera voire triplera d'ici à 2030 pour assurer le développement des technologies propres. De son côté, l'Union européenne (UE) estime que ses besoins en aluminium seront multipliés par 6, ceux en cuivre par 10 et ceux en nickel par 16 d'ici à 2050.
Dépendance à la ChinePourtant, selon l'AIE, seuls 70 % des besoins en cuivre et 50 % des besoins en lithium devraient pouvoir être assurés en 2035, alors que le risque de pénuries plane sur de nombreux secteurs à moyen terme. De surcroît, la forte volatilité des prix, qui se sont effondrés en 2023, après plusieurs années de hausse spectaculaire, alimente l'incertitude et décourage les investissements dans certains projets, au grand dam des industriels français et européens.
Cette configuration, au contraire, profite à quelques acteurs qui concentrent les activités de production (extraction et raffinage) et écrasent le marché. À ce jeu-là, la Chine est particulièrement bien lotie. Le pays, pionnier en la matière, raffine 60 % de tous les métaux né-cessaires à la fabrication de batteries électriques et multiplie les investissements dans des projets miniers sur son sol et à l'étranger. Mais l'Empire du Milieu n'est pas seul à contrôler des pans entiers de la chaîne d'approvisionnement. Ainsi, l'Indonésie assure la moitié de la production mondiale de nickel tandis que la République Démocratique du Congo fournit les trois quarts de l'extraction de cobalt. Un tel niveau de concentration vulnérabilise les Européens qui dépendent à plus de 95 % d'une produc-tion et d'une transformation effectuées hors de leurs frontières. Si l'embargo chinois sur les exportations de terres rares vers le Japon, à la suite d'un différend frontalier, aurait dû éveiller les consciences dès le début des années 2010, ce sont les difficultés d'approvisionnement survenues pendant la pandémie de Covid-19 qui ont fini par alerter véritablement les Vingt-Sept quant à l'urgence de la situation.
Les Européens dépendent à plus de 95 % d'une production et d'une transformation effectuées hors de leurs frontières.
Réveil tardifL'UE cherche, tant bien que mal, à rattraper son retard. Le règlement sur les matières premières critiques, adopté seulement en mars dernier, vise justement à renforcer l'autonomie stratégique de l'Europe sur ce sujet. Ce dernier prévoit que, d'ici à 2030, les Euro-péens soient en mesure d'extraire eux-mêmes 10 % de leur consommation de métaux critiques et d'en raffiner au moins 40 %. Des objectifs auxquels s'ajoute le développement d'une filière de recyclage. Conscients de la faiblesse des ressources minières de leur sous-sol, les États membres développent, en parallèle, une véritable diplomatie européenne des métaux critiques. Bruxelles a ainsi conclu plusieurs partenariats stratégiques avec le Canada, la Namibie, le Groenland ou, plus récemment, avec le Kazakhstan et l'Australie. Pour éviter de reproduire les mêmes erreurs, un pays tiers ne pourra toutefois jamais fournir plus de 65 % de la consommation annuelle de l'UE de chaque matière première critique.
En France, la riposte s'organise aussi. Les conclusions du rapport de Philippe Varin, l'ancien patron de Peugeot Citroën et ex-président de France Industrie, sur la sécurisation de l'approvisionnement en métaux critiques sont alarmistes. Remis au gouvernement début 2022, il indique que la France dépend à près de 100 % de l'extérieur.
Réinvestir toute la chaîne de valeurDepuis deux ans, l'Hexagone, ancienne puissance minière, tente donc de reconstruire une filière sous la houlette de Benjamin Gallezot, délégué interministériel aux approvisionnements en minerais et métaux stratégiques. Les industriels veulent croire en une prise de conscience des autorités, mais ils appellent à des engagements de long terme. Il s'agit donc pour l'État d'appuyer des projets sur l'ensemble de la chaîne de valeur, depuis l'extraction jusqu'au recyclage en passant par le raffinage, sans trop heurter les populations locales, souvent opposées à de tels projets.
Plusieurs d'entre eux sont en train de voir le jour. Dans l'Allier, le groupe Imerys entend exploiter une mine de lithium qui permettrait de construire jusqu'à 700 000 batteries de voitures électriques par an pendant vingt-cinq ans. Près de Bordeaux, des consultations sont à l'œuvre pour implanter une usine de raffinage de cobalt et de nickel, tandis qu'à Dunkerque, les projets de giga-factories se multiplient dans la « vallée de la batterie électrique ». Des investissements bienvenus car l'économie des métaux semble là pour durer. Et les premiers arrivés seront les premiers servis.