Capgemini au défi de l'IA >
Capgemini aborde la révolution de l'intelligence artificielle avec les atouts et les faiblesses du leader européen qu'il est. Pourtant, son cours de Bourse est loin de connaître l'explosion de celui de certaines « merveilleuses » américaines, au premier chef desquels figure Nvidia. Comment analyser cette différence qui ne touche pas seulement Capgemini mais aussi son principal concurrent international, Accenture ?
« Si on dort, on est mort »Ces mots de Serge Kampf reflètent la philosophie de celui qui se vantait, « d'être le seul président du CAC 40 qui est en même temps le fondateur de la société qu'il préside ». Car, après avoir démissionné du poste de directeur général de Bull, parce que l'entreprise hexagonale distribuait des ordinateurs américains, il avait décidé d'être son propre patron en fondant Sogeti. Plutôt que de « faire comme ces énarques qui n'embauchent que des énarques, ou ces polytechniciens qui n'embauchent que des polytechniciens », il a géré Sogeti, devenue Cap Sogeti en 1974 après le rachat du français Cap, puis Cap Gemini Sogeti en 1975 (intégrant l'américain Gemini Computer Systems), comme une équipe de rugby. En jouant la diversité, la complémentarité et en prenant des risques car « dans la vie comme dans les affaires, il faut s'exposer ».
Entre 1975 et 2012, l'année où Serge Kampf quitta la présidence générale du groupe coté en Bourse depuis 1985, la SSII prit de nombreux risques, avec notamment le rachat difficile des activités de conseil d'Ernst & Young en 2000. Sous la houlette de Paul Hermelin se poursuivit la stratégie de consolidation des acteurs locaux, qui permit de créer le leader européen qu'est aujourd'hui Capgemini dans les métiers de la transformation digitale et du cloud. Les hauts et les bas du champion hexagonal se sont traduits par de grosses corrections boursières : le cours de Bourse dépassait les 300 euros en mars 2000 pour descendre sous la barre des 17 euros en octobre 2022. Il flirte aujourd'hui avec les 200 euros, le consensus des analystes le plaçant autour de 230 euros.
Pour Capgemini et Accenture, il faudra attendre pour que les perspectives de croissance liées à l'IA se monétisent.
Prêt à récolter les vendanges tardives de l'IACe potentiel d'appréciation du cours de Bourse s'explique surtout par la décote qu'affiche Capgemini par rapport à son concurrent Accenture. Pour les deux leaders, il faudra attendre pour que les perspectives de croissance liées à l'IA se monétisent, car, estime Guillaume Laconi, analyste chez Edmond de Rothschild Asset Management : « Un grand nombre d'entreprises investissent dans l'IA. Plutôt que de conclure des contrats de grande envergure, les responsables informatiques de groupes importants préfèrent, par prudence, diversifier leurs fournisseurs sur des projets de taille plus modeste, afin d'évaluer les retours sur investissement incertains à ce stade. » Or, souligne Katya Lainé, présidente de la commission AI chez Numeum : « Les TPE et les PME ne peuvent s'offrir les services des grands cabinets pour mettre en place les briques de l'IA dont elles ont besoin pour leur activité. Elles peuvent bénéficier de l'accompagnement de cabinets de taille intermédiaire pour assurer l'innovation et implémenter l'IA dans leurs processus. » Ces acteurs locaux concurrenceront des groupes comme Capgemini dans « le processus d'industrialisation qui va permettre à toutes les entreprises d'avoir un accès plus facile aux briques technologiques car elles seront intégrées dans des produits finis, à la main des métiers », poursuit Katya Lainé.
En attendant les vendanges tardives de l'IA, Capgemini offre un profil « considérablement amélioré depuis une vingtaine d'années, observe Guillaume Laconi. La marge opérationnelle a doublé depuis ce qu'elle était en 2010 pour atteindre 13,3 % en 2023. Le groupe a réussi à monter en gamme, à se diversifier et à flexibiliser sa base de coûts en développant l'offshore en Inde. Un choix stratégique positif pour les marges, mais qui a pesé sur l'activité pendant plusieurs années car une heure d'informaticien en Inde est vendue moins cher qu'une heure d'informaticien en Occident. Avec la stabilisation du poids de l'Inde dans les effectifs depuis plusieurs années ce vent de face est derrière nous, ce qui a rassuré les marchés ». Pour Nicolas David, analyste chez Oddo BHF, « Capgemini est un véritable fleuron européen dans son domaine. Le groupe se distingue par un positionnement et un management remarquable ». Et Guillaume Laconi de conclure : « Capgemini a de nombreux atouts pour séduire les investisseurs. La décote de son cours de Bourse par rapport à Accenture a rarement été aussi importante. La transformation de Capgemini milite pour une réduction de cette décote sur la durée. Il faut garder en tête que l'activité demeure cyclique ce qui crée de la volatilité sur le titre, et donc des points d'entrée. »