Pourquoi la France peut limiter les dégâts >
Alors que les tensions commerciales s'intensifient depuis l'élection présidentielle américaine, l'Europe fait face à un nouveau tour de vis protectionniste venu de Washington et à une dégradation des relations entre les deux blocs. Mais toutes les économies européennes ne sont pas exposées de la même manière. Contrairement à ses grands voisins, la France pourrait limiter les dégâts, car elle tire une part significative de sa compétitivité extérieure non pas de ses biens industriels, mais de ses exportations de services.
Un déficit commercial persistantAvec un déficit commercial de 81 milliards d'euros en 2024, la France reste l'un des mauvais élèves de la zone euro. Certes, ce chiffre est en baisse par rapport aux 100 milliards de 2023, grâce à une facture énergétique allégée (55,6 milliards contre 68,9 l'an dernier) et une reprise modeste des exportations industrielles. Mais il reste largement supérieur au niveau pré-Covid de 2019 (58 milliards), preuve d'une compétitivité encore fragile. Or derrière ce solde négatif, se cache une forte asymétrie entre biens et services. Sur les seuls échanges de biens avec les États-Unis, la France reste déficitaire (sur les matériels de transport, les produits chimiques et électroniques), avec un commerce bilatéral de 97 milliards d'euros. En revanche, les échanges de services entre les deux pays ont atteint 70,4 milliards d'euros en 2023, générant un excédent de 15,9 milliards pour la France. Cette performance s'explique par le dynamisme des secteurs du tourisme, du transport, des télécoms ou encore des services professionnels. Or, les droits de douane américains ciblent exclusivement les biens, en particulier dans l'industrie et l'agriculture. Les services, eux, restent en grande partie à l'écart de ces mesures.
Cette configuration offre donc à la France un bouclier naturel face aux barrières commerciales, contrairement à d'autres États européens davantage tournés vers les exportations industrielles.
Les droits de douane américains ciblent exclusivement les biens, en particulier dans l'industrie et l'agriculture. Les services, eux, restent en grande partie à l'écart de ces mesures.
Une exposition sectorielle plus limitée que celle de l'AllemagneTout comme la structure de sa dette protège la France d'une catastrophe budgétaire, la structure de ses échanges est un bouclier contre les perturbations actuelles. D'après les données de l'Insee, les exportations françaises de biens vers les États-Unis représentent environ 1,6 % du PIB, contre 3,8 % pour l'Allemagne et 3,1 % pour l'Italie. En Espagne aussi, la dépendance est plus élevée qu'en France, en particulier dans l'automobile, les machines et les équipements industriels. Ces pays, en excédent vis-à-vis des États-Unis, sont donc plus exposés aux politiques commerciales hostiles de Washington. En Allemagne, par exemple, le secteur automobile est en première ligne : près de 15 % des voitures exportées traversent l'Atlantique. Une taxation ciblée sur ces biens frapperait directement l'un des piliers de son modèle économique. En comparaison, la France, avec un tissu industriel moins centré sur les biens manufacturés à forte valeur ajoutée et une orientation plus marquée vers les services, est moins vulnérable à une montée des droits de douane. Tous les secteurs ne sont toutefois pas à l'abri. L'aéronau-tique, l'agroalimentaire, la pharmacie ou encore certains biens de luxe peuvent être affectés par des mesures spécifiques. Mais la dépendance aux exportations de biens vers les États-Unis reste modérée.
Services : le vrai moteur du commerce extérieur françaisAinsi, la spécialisation de la France dans les services, bien que souvent décriée, devient un atout alors que les barrières commerciales sur les biens se multiplient. Contrairement aux produits physiques, les services échappent en grande partie aux droits de douane et sont moins sensibles aux tensions logistiques ou géopolitiques. Ils nécessitent également moins d'infrastructures lourdes, ce qui permet une plus grande agilité en période de crise. La France tire ainsi des excédents structurels dans plusieurs branches : tourisme international, transport maritime et aérien, conseil aux entreprises, ingénierie. Cette orientation lui permet non seulement de mieux encaisser les chocs extérieurs, mais aussi de valoriser des compétences nationales difficilement délocalisables. Ce positionnement a un effet stabilisateur sur la balance des paiements et confère à la France une certaine marge de manœuvre dans un environnement international mouvant. Il s'oppose au modèle traditionnel allemand, massivement tourné vers la production industrielle et donc beaucoup plus dépendant des chaînes d'approvisionnement mondiales.
Moins exposée ne veut pas dire invulnérableMais ce constat rassurant ne doit pas masquer certains risques. L'industrie française, même si elle pèse moins dans les exportations que chez ses voisins, reste stratégique pour l'emploi et l'innovation. Certains secteurs sont d'ores et déjà fragilisés : l'agroalimentaire, par exemple, pourrait pâtir de droits de douane sur les produits transformés ou les intrants agricoles. Le secteur pharmaceutique redoute une extension des taxes américaines à certains principes actifs ou dispositifs médicaux. Quant à l'aéronautique, malgré ses implantations internationales, elle reste exposée à une baisse de la demande étrangère. Par ailleurs, le principal danger pour la France de la montée du protectionnisme est l'affaiblissement des investissements étrangers à mesure que les États-Unis poussent les entreprises à se relocaliser sur leur sol. Mais dans l'ensemble, la France dispose d'une position relativement protégée par rapport à ses voisins.