Le décrochage productif s'accélère entre l'Europe et les États-Unis >
Depuis le début des années 2000, un écart notable s'est creusé entre la croissance de la productivité horaire du travail aux États-Unis et en Europe. Avant même la pandémie de Covid-19, les États-Unis affichaient une progression annuelle de la productivité supérieure à celle de l'Union européenne, avec un rythme moyen de +1,8 % par an outre-Atlantique contre seulement +0,8 % dans l'UE. Ce décalage, déjà important, s'est accentué depuis 2020, marquant une divergence claire dans les trajectoires économiques des deux régions. Alors que les gains de productivité américains ont connu un fort rebond après le choc sanitaire, portés notamment par l'adoption rapide du télétravail, de la robotisation et des outils d'intelligence artificielle générative, l'Europe a vu sa croissance productive stagner à un rythme quasi nul (+0,2 % par an).
La structure économique européenne en causePlusieurs facteurs expliquent pourquoi l'Europe peine à suivre le rythme américain en matière de productivité. Tout d'abord, la taille et la capacité d'investissement des entreprises jouent un rôle central. Aux États-Unis, les géants technologiques comme les Gafam consacrent plus de 20 % de leur chiffre d'affaires à la recherche et au développement, alimentant ainsi une dynamique d'innovation rapide et efficace. En Europe, en revanche, le tissu économique est dominé par des PME et TPE qui rencontrent des difficultés à accéder aux financements nécessaires pour moderniser leurs équipements et adopter les nouvelles technologies. Par ailleurs, la fragmentation du marché européen, avec un marché unique des services incomplet et des réglementations variables d'un pays à l'autre, freine la diffusion des innovations et la mobilité des talents. Ces contraintes réglementaires s'ajoutent à une lourdeur administrative qui ralentit la mise en œuvre des plans de relance, comme celui de Next Generation EU doté de près de 700 milliards d'euros, dont les effets sont dilués par une dispersion des crédits et des lenteurs bureaucratiques.
Aux États-Unis, les Gafam consacrent plus de 20 % de leur chiffre d'affaires à la recherche et développement, alimentant une dynamique d'innovation rapide et efficace.
Par ailleurs, la structure du marché du travail joue un rôle déterminant dans la divergence des trajectoires productives. Aux États-Unis, le taux de chômage reste historiquement bas (4,1 % en 2024), et l'immigration contribue à augmenter la population active. Le marché du travail américain se caractérise par une grande flexibilité, facilitant les ajustements lors des chocs et l'adaptation aux nouvelles technologies. À l'inverse, les pays européens sont caractérisés par leur marché du travail rigide qui freine les ajustements, limite la diffusion des innovations et ralentit la réallocation des ressources vers les secteurs les plus productifs. De plus, le vieillissement de l'Europe accentue ce phénomène, réduisant le potentiel de gains de productivité à moyen terme.
L'écosystème numérique américain facilite l'adoption des technologies de pointeUn autre facteur clé expliquant l'avance américaine réside dans l'écosystème numérique et technologique, particulièrement mature aux États-Unis. Les infrastructures cloud comme AWS ou Google Cloud créent un environnement favorable à l'adoption rapide de solutions automatisées et à l'intégration d'intelligence artificielle dans les pro-cessus productifs. En Europe, malgré des initiatives prometteuses telles que Gaia-X, le déploiement reste plus lent et coûteux. Le secteur des services, qui représente plus de 70 % de la valeur ajoutée européenne, subit ce retard en matière de digitalisation, particulièrement dans les domaines non exportables comme le commerce de détail, la santé ou l'éducation, ce qui limite la croissance globale de la productivité.
La France en exemple des difficultés européennesLa France illustre bien ces dynamiques européennes. Sa productivité horaire a quasiment stagné depuis 2015, avec des gains compris entre 0 % et 0,2 % par an. Cette faible croissance est en partie due à la prédominance des TPE et PME, qui représentent 99 % du tissu économique, et à un nombre limité d'entreprises de taille intermédiaire capables de porter des projets d'envergure. L'investissement public, notamment dans les infrastructures numériques et la formation continue, reste insuffisant, tandis que les rigidités institutionnelles et la complexité administrative freinent la capacité d'adaptation et d'innovation. Pour inverser cette tendance, la France mise désormais sur des leviers stratégiques tels que le plan France 2030 ainsi que des réformes du marché du travail visant à encourager les recompositions industrielles.
Un défi qui pèse sur la croissanceLe décrochage de la productivité européenne par rapport aux États-Unis n'est pas une fatalité et de nombreux économistes restent optimistes sur le destin européen. En effet, il est attendu que l'Europe connaisse elle aussi une forte hausse de la productivité dans le sillage de l'économie américaine. Cependant, ce rattrapage est attendu depuis plusieurs années et ne se matérialise pas. Le fossé ainsi créé reflète les choix économiques et politiques pris par les gouvernements européens, qui ont choisi de limiter la taille des entreprises pour assurer une concurrence juste. Cette différence importante entre les deux blocs économiques se reflète largement dans la croissance de l'économie réelle, les États-Unis enregistrant une croissance du PIB de 2,8 % en 2024 contre 1,2 % pour la zone euro, au sein de laquelle il existe de fortes asymétries. Ce différentiel offre aux États-Unis une plus grande marge budgétaire, ce qui leur permet de maintenir un fort niveau d'investissements, là où l'Europe aurait besoin de cette marge pour renforcer sa défense et l'innovation de ses entreprises. Ainsi, ce retard de productivité pénalise fortement les économies européennes.