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Story de la semaine / Défense / 07/07/2025

Quelles conséquences d'une envolée des dépenses militaires ?

Véritable ambition ou subterfuge pour apaiser les tensions avec Washington ? Dans un contexte géopolitique mondial chaotique, les pays membres de l'Otan, réunis à La Haye les 24 et 25 juin derniers, se sont accordés pour consacrer 5 % de leur PIB au secteur de la défense au plus tard d'ici 2035, contre 2 % auparavant. « Une grande victoire » saluée par Donald Trump qui exigeait que les Européens s'alignent sur le volume des dépenses américaines – 921 milliards d'euros (3,4 % du PIB) pour les États-Unis en 2024, contre seulement 341 milliards (1,9 %) pour les Vingt-Sept, dont 59 milliards (2,1 %) pour la France.

En réalité, les 32 membres de l'Alliance atlantique n'auront à investir « que » 3,5 % de leur PIB dans le budget militaire stricto sensu mais devront consacrer 1,5 % supplémentaire à la sécurité au sens plus large (cybersécurité, surveillance des frontières, etc.). Un engagement exigeant qui pose la question de son financement. Avec un déficit public à 5,8 % du PIB en 2024 – le plus élevé de l'Union européenne –, la marge de manœuvre en France apparaît donc plus restreinte encore qu'ailleurs.

Multiplier les dépenses par deux

Il faut remonter à 1970 pour trouver trace d'un tel effort de défense en Hexagone. En mai dernier, le Haut-Commissariat au plan calculait qu'il faudrait ainsi porter à environ 120 milliards d'euros courants les dépenses annuelles de défense d'ici la fin de la décennie – le double de 2024 – pour atteindre les 3,5 % dès 2030, quand l'actuelle loi de programmation militaire ne prévoit qu'une enveloppe de 80 milliards. On comprend le casse-tête que représente la conciliation de cet objectif avec celui du redressement des finances publiques. Un Himalaya de plus pour François Bayrou, de plus en plus fragilisé.

Le réarmement de l'Otan constituerait une opportunité de 30 à 45 milliards d'euros par an d'ici 2035 pour l'industrie française, deuxième exportateur mondial d'armement.

D'autant plus qu'à cela s'ajoutent des besoins d'investissement, par exemple, en faveur de la transition écologique, de l'ordre de 1 % du PIB par an. Dans l'hypothèse où la France respectait le plan budgétaire et structurel à moyen terme communiqué à Bruxelles, et sans tenir compte des effets sur la croissance et les taux d'intérêt, la combinaison de ces deux impératifs – défense et écologie – conduirait le déficit et la dette publics à respectivement 4,4 % et 124,9 % du PIB en 2030, selon les estimations du HCP, bien loin des ambitions affichées par le gouvernement.

Pour autant, la France n'a, pour l'instant, pas souhaité activer la clause dérogatoire, que propose la Commission européenne dans le cadre de son plan ReArm Europe, qui permet de contourner les règles budgétaires afin d'augmenter les dépenses de défense, et qui devrait permettre de mobiliser jusqu'à 650 milliards d'euros à l'échelle du continent. Déjà placé sous procédure pour déficit excessif, Paris préfère rester prudent.

Emprunt européen

Si les hausses d'impôts semblent exclues, la maîtrise des dépenses moins prioritaires ou l'idée d'un endettement commun européen forment des pistes plus consensuelles pour financer cet effort de défense. Le lancement d'un nouveau programme d'émissions, consacré à la défense, même de moindre ampleur, soulagerait les comptes publics étatiques. Cette option demeure néanmoins incertaine puisqu'elle requiert l'unanimité au Conseil, l'approbation du Parlement et la ratification de l'ensemble des parlements nationaux. D'autres leviers sont aussi envisagés pour éviter de faire flamber la dette. L'assouplissement de la réglementation des critères ESG permettrait de canaliser davantage d'investissements du secteur privé. Et alors que l'épargne des Français représente une manne de près de 6 000 milliards d'euros, sa mobilisation en faveur de la défense, par la création d'un livret d'épargne spécifique ou par la réallocation d'une partie des fonds du livret A vers des entreprises de l'armement, simplifierait la tâche du gouvernement.

Source de croissance

Il reste que le réarmement de l'Otan constituerait une opportunité de 30 à 45 milliards d'euros par an d'ici 2035 pour l'industrie française – deuxième exportateur mondial d'armement avec près de 10 % des parts de marché –, selon la SCET, une filiale de la Caisse des Dépôts. Un motif de réjouissance que vient pourtant nuancer l'absence de préférence européenne en la matière. Ainsi, depuis février 2022, à peine plus de 50 % des achats de matériel militaire des pays européens membres de l'Otan étaient réalisés au sein même du continent, selon l'International Institute for Strategic Studies.

« Le temps que les dépenses montent en puissance et que la base industrielle européenne se développe […], l'effet sur la croissance du PIB pourrait progressivement passer de 0,5 point à plus de 1 point à moyen terme », analysent les économistes de Natixis dans une note publiée en mars. Dans le détail, ils anticipent un effet positif sur la demande car l'achat d'équipements stimule l'investissement, l'emploi et donc la consommation. Ils identifient également un effet positif de long terme sur la productivité via l'accroissement des activités de R&D. Enfin, on peut espérer que les pays producteurs d'armement connaissent une amélioration de leur balance commerciale. Cela suppose que l'industrie française, qui compte quelques-uns des grands noms du secteur (Dassault, Thales, Airbus, etc.) ainsi qu'une myriade d'acteurs plus petits, soit en mesure de monter rapidement en puissance. Ce qui n'est pas forcément le cas aujourd'hui. Le manque de main-d'œuvre qualifiée et les tensions sur les chaînes d'approvisionnement risquent de limiter les capacités de production et d'alimenter l'inflation.

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