À coups de milliards, l'État fédéral façonne la reprise de l'économie >
En récession depuis deux ans, et malgré la perspective d'une nouvelle stagnation de son économie en 2025, l'Allemagne semble entrevoir le bout du tunnel. Entre janvier et mars, le PIB a progressé de 0,4 % en glissement trimestriel, un rebond inespéré soutenu par les exportations vers les États-Unis, en prévision de possibles droits de douane imposés par Donald Trump. Et même si la prudence reste de mise, plusieurs signaux étayent l'espoir d'une reprise de la croissance outre-Rhin.
En juin, l'indicateur Zew du sentiment économique a pratiquement doublé par rapport au mois précédent, à 47,5 points, quand, au même moment, le baromètre Ifo du climat des affaires enregistrait une sixième hausse consécutive à 88,4 points, son niveau le plus élevé depuis près d'un an. De bonnes nouvelles qui soulignent le regain d'optimisme des firmes allemandes alors que les carnets de commandes dans l'industrie se remplissent à nouveau.
« Après deux années difficiles, la consommation privée augmente à nouveau de manière plus sensible et l'investissement des entreprises se redresse peu à peu », observe Stefan Kooths, responsable des prévisions au Kiel Institute for the World Economy (IfW). « La crise est parvenue à son point le plus bas au cours du semestre d'hiver », confirme Timo Wollmershäuser, chef économiste de l'Institut de recherches économiques de Munich (Ifo).
« Bazooka budgétaire »Soucieux de prolonger cet élan, Berlin opère une véritable révolution budgétaire depuis le début de l'année, marquée par l'abandon du dogme de l'austérité. Cela se traduit par l'assouplissement de la règle du « frein à l'endettement » – qui limite les possibilités d'emprunts an-nuels à 0,5 % du PIB – pour les dépenses de défense lorsqu'elles excèdent 1 % du PIB, mais également par l'adoption d'un fonds spécial de 500 milliards d'euros sur douze ans pour les infrastructures par le Bundestag en mars dernier, avant même la formation de la nouvelle coalition entre les conservateurs du chancelier Friedrich Merz et les sociaux-démocrates.
Au bout du compte, l'État fédéral devrait s'endetter de près de 850 milliards d'euros sur la période pour financer son plan de relance.
Dans le détail, le gouvernement fédéral prévoit d'investir massivement dans les infrastructures (routes, chemins de fer, logements, etc.) via une hausse des dépenses de 55 % dès 2025 – pour une en-veloppe totale de 115 milliards d'euros – avant de stabiliser le montant autour des 120 milliards annuels jusqu'en 2029. Ce sont ainsi plus de 100 milliards qui doivent être injectés dans la modernisation des infrastructures ferroviaires d'ici 2029. Environ 20 milliards iront en faveur du logement social, autant dans la digitalisation de l'administration et quelque 100 milliards dans la transition énergétique.
Plus ambitieux encore, l'Allemagne entend plus que doubler ses dépenses militaires avant la fin de la décennie. Le budget consacré à la défense passerait alors de 62 milliards d'euros en 2025 à 153 milliards en 2029. De quoi remplir l'objectif des 3,5 % du PIB adopté par l'Otan avec six ans d'avance sur la date butoir et doter le pays de « la plus grande armée conventionnelle » d'Europe, selon le souhait de son chancelier. Autre priorité de la coalition, enfin : relancer l'investissement des entreprises en leur permettant d'amortir jusqu'à 30 % des montants investis en équipement pour les années 2025 à 2027, contre seulement 10 % à 20 % d'ordinaire. À partir de 2028, le dispositif serait remplacé par une réduction progressive de l'impôt sur les sociétés d'un point par an pour sa part fixe, de 15 % à 10 %.
Dette contre croissanceAinsi, l'État fédéral devrait s'endetter de près de 850 milliards d'euros sur la période pour financer son plan de relance, ce qui ne serait pas sans conséquences financières. Estimé à 2,8 % du PIB en 2024, le déficit allemand dépasserait les 3 % du PIB dès 2026 et les 3,5 % à partir de 2027, selon l'agence de notation S&P Global, qui envisageait un scénario baissier jusque-là. La dette publique grimperait légèrement, à 64 % du PIB en 2028 contre 62,5 % aujourd'hui. Berlin se retrouverait alors en dehors des clous budgétaires imposés par Bruxelles.
Inhabituelle, une telle trajectoire est pourtant jugée nécessaire par la coalition afin de remettre le pays sur les rails de la croissance. « Rien n'est plus coûteux que l'immobilisme. C'est pourquoi nous devons aujourd'hui mettre la main au porte-monnaie, quitte à augmenter la dette. Si nous relançons l'économie et si nous créons de la croissance, alors les recettes de l'État augmenteront à nouveau », indique Lars Klingbeil, vice-chancelier et ministre des Finances.
Et pour cause, la politique budgétaire expansionniste que conservateurs et sociaux-démocrates entendent conduire ensemble relancerait la création de richesse presque immédiatement. Les deux principaux instituts économiques, celui de Munich (Ifo) et celui de Kiel (IfW), ont ainsi révisé à la hausse leurs perspectives de croissance à 0,3 % pour 2025 et respectivement 1,5 % et 1,6 % pour 2026.
Faiblesses structurellesIl reste que ce léger mieux pourrait ne pas suffire à relancer une économie toujours affaiblie par l'épuisement de son modèle exportateur dans un contexte de guerre commerciale avec les États-Unis, son premier partenaire commercial à l'export. Une escalade sur les droits de douane risquerait de replonger l'Allemagne dans la récession. L'IfW redoute que des tarifs douaniers plus élevés amputent de 0,3 % la croissance en 2025 et 2026. Au-delà du sujet américain, le « made in Germany » continue surtout de souffrir d'un manque de compétitivité important, note l'institut de recherche. Autre difficulté majeure : le vieillissement de la population qui provoque une pénurie de main-d'œuvre dans les entreprises et menace le financement du système de retraite du pays le plus peuplé de l'Union européenne.