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Story de la semaine / États-Unis / 01/09/2025

La guerre des chiffres plonge l'économie américaine dans le flou

La schizophrénie semble guetter les milieux économiques outre-Atlantique. Côté Maison-Blanche, la guerre commerciale engagée depuis janvier est un succès et Donald Trump peut se targuer d'avoir conclu des accords asymétriques, incontestablement favorables à la première puissance économique mondiale, en déjouant les pronostics pessimistes d'une majorité d'économistes. Pour preuve, l'inflation est demeurée stable en juillet, à 2,7 % en glissement annuel, comme en juin, en deça des prévisions qui la plaçaient à 2,8 %. Après un passage à vide au premier trimestre (-0,5 %), le PIB a progressé de 3 % entre avril et juin sur un an, surpassant là encore les anticipations des agents économiques. Une lecture plus en profondeur contredit pourtant l'analyse simpliste et trompeuse de Washington. Dans les faits, l'augmentation brutale des droits de douane – le tarif effectif moyen sur les importations américaines (environ 16 %) a bondi de près de 14 points de pourcentage depuis 2024, selon l'agence Fitch Ratings – alimente bel et bien les pressions inflationnistes. Une tendance qui complique la tâche de la Réserve fédérale, confrontée dans le même temps au ralentissement du marché du travail, lui-même confronté au double choc négatif sur l'incertitude et l'immigration initié par la politique du président américain.

Pression inflationniste

L'apparente stabilité de l'indice des prix à la consommation repose d'abord sur le repli de 9,5 % du prix des carburants depuis juillet 2024 qui compense l'évolution inverse d'autres composantes. Amputée des catégories les plus volatiles – énergie et alimentation –, l'inflation sous-jacente dévoile une hausse des prix de l'ordre de 3,1 % en juillet en glissement annuel, contre 2,9 % en juin, soit le rythme le plus rapide depuis février. Le contrecoup de la guerre commerciale prend aussi du temps pour se répercuter sur les consommateurs, les entreprises ab-sorbant une partie des surcoûts tarifaires, du moins au début, avec le risque que l'inflation induite par les droits de douane se propage au secteur des services. Tout cela n'empêche pas pour autant les marchés d'anticiper un abaissement des taux directeurs dès la prochaine réunion de politique monétaire, prévue pour mi-septembre, avec une conviction grandissante – 87 % des investisseurs au 25 août contre 62 % un mois plus tôt, selon l'outil CME FedWatch. En agissant ainsi, la Fed romprait avec la prudence défendue jusqu'alors par Jerome Powell, malgré les demandes répétées de Donald Trump depuis son investiture pour assouplir les taux. Agacé de ne pas être écouté, celui-ci a multiplié les déclarations calomnieuses à l'encontre du gouverneur de la banque centrale, le menaçant même de poursuite judiciaire pour sa gestion prétendument « horrible et bêtement incompétente » du chantier de rénovation des locaux de l'institution. Une étape de plus dans sa campagne de sape de l'autorité de la Fed.

La croissance américaine devrait s'inscrire en repli en 2025, conséquence, de politiques économiques erratiques qui accentuent l'incertitude.

Coup de froid sur l'emploi

À l'inverse de l'inflation, encore trop éloignée de la cible de 2, l'activité économique, dont les données récentes sur l'emploi trahissent la fébrilité, bénéficierait de l'assouplissement rapide de la politique monétaire. Si le taux de chômage, 4,2 % en juillet, demeure relativement stable depuis le début de l'année et conforme au plein-emploi, la stratégie présidentielle a connu son plus sérieux revers cet été lors de la publication des derniers chiffres du Bureau des statistiques du Travail américain (BLS) fin juillet, qui font état de créations d'emplois salariés non agricoles mensuelles très en deça des prédictions (seulement 73 000 sur les plus de 100 000 attendues). L'organisme a également largement révisé à la baisse les résultats d'avril et de juin, pour un total de 258 000 emplois en moins qu'initialement annoncé. Plus préoccupant encore, la destruction de 37 000 emplois dans le secteur manufacturier sur les trois derniers mois, symptôme le plus flagrant de l'échec de la stratégie de réindustrialisation par l'imposition de droits de douane inédits depuis près d'un siècle. Contrarié, Donald Trump a immédiatement limogé Erika McEntarfer, l'économiste à la tête de l'institution, qu'il accuse de connivence avec le camp démocrate, pour la remplacer par E. J. Antoni, un loyaliste notoire, issu de la Heritage Foundation – le très conservateur centre de réflexion inspirateur de la politique du camp républicain. « Ce sont les statistiques les plus erronées des cinquante dernières années », a-t-il dénoncé, encourageant une dangereuse défiance à l'égard des chiffres du gouvernement fédéral.

Croissance en berne

Malgré le déni, la croissance devrait vraisemblablement s'inscrire en repli en 2025, conséquence, au moins en partie, de politiques économiques erratiques qui accentuent l'incertitude, retardent l'investissement et fragilisent la dépense publique. Le Laboratoire du budget de Yale calcule que les droits de douane imposés par l'administration américaine coûteraient 0,5 point de PIB par an au pays en 2025 et 2026. Abaissée de 0,6 point de pourcentage en juin, la croissance américaine ne devrait donc guère dépasser 1,6 % en 2025, contre 2,8 % en 2024, selon l'OCDE. Dès lors, le résultat triomphal du deuxième trimestre témoigne plus d'un rattrapage et d'une forme de retour à la normale des importations – après l'envolée des trois premiers mois de l'année en anticipation des droits de douane – que d'une véritable performance en soi. En témoigne le ralentissement des ventes finales réelles aux consommateurs (+0,3 % entre le premier et le deuxième trimestre 2025 contre +0,7 % entre le troisième et le quatrième trimestre 2024), qui traduit des signes évidents d'affaiblissement de l'économie, loin de la réalité dépeinte par Donald Trump et ses affidés.

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