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Story de la semaine / Justice et finance / 29/09/2025

Affaire Casino-Carrefour

À compter de mercredi prochain et durant deux semaines, le tribu­nal correctionnel de Paris va juger un ancien patron du CAC 40, Jean-Charles Naouri, pour une supposée « manipulation de cours en bande organisée ». Lors d'un premier volet, publié le 15 septembre, nous nous sommes interrogés sur la question de la manipulation de cours en nous demandant si celle-ci n'était pas le fait de hedge funds qui étaient largement vendeurs du titre. Lors d'un deuxième volet, publié le 22 septembre, nous avons illustré la matérialité du projet de rapprochement élaboré par Carrefour avec Lazard Frères et Bredin Prat comme conseils dans le sillage de la chute enregistrée par le titre Casino après les agissements des fonds vendeurs. L'heure est aujourd'hui venue de se demander pourquoi un groupe du CAC 40 a pu subir, pendant dix années consécutives, des fausses informations, et des ventes à découvert massives sans que l'AMF, le parquet et les pouvoirs publics bougent le petit doigt.

Il y a presque deux ans, le 25 octobre 2023, le groupe Casino était placé en procédure de sauvegarde par le tribunal de commerce de Paris. Le 26 février 2024, le tribunal de commerce validait le plan de reprise de Casino présenté par EP Equity Investment (société luxem­bourgeoise de Daniel Kretínský). Le 26 mars 2024, Jean-Charles Naouri, avant de quitter une dernière fois son bureau, écrivait à tous les collaborateurs de Casino un courrier rappelant de manière pudique « qu'un certain nombre d'éléments et d'événements m'ont contraint à prendre des décisions éprouvantes et à mener la restruc­turation financière qui a abouti à adosser le groupe ». Enfin, le 22 avril 2024, le tribunal décidait de l'ouverture de procédures de liquidation judiciaire des sociétés Rallye – la maison mère du groupe Casino – ainsi que de ses holdings de tête, Foncière Euris, Finatis et Euris.

Carson Block lié à un actionnaire de Carrefour

Pour certains ce triste aboutissement donnait raison avec neuf ans de retard au financier Carson Block, fondateur de Muddy Waters LLC (ce qui signifie « eaux troubles ») qui avait publié une analyse le 16 décembre 2015 expliquant que « les états financiers (de Casino) masquent une entreprise fortement endettée » avant d'ajouter que « la valeur pour les investisseurs ne représente qu'une fraction du cours actuel de l'action ». Juste avant cette publication, le fonds Mud­dy Waters avait accumulé une position courte portant sur 0,92 % du capital de Casino et sur 0,90 % u capital de Rallye. Les 17 et 18 dé­cembre 2015, le fonds débouclait la moitié de ses positions courtes en profitant de la forte baisse des actions Casino et Rallye qu'il avait lui-même créée.

On ne s'attardera pas ici sur les liens entre Carson Block et Abilio Diniz, à la fois adversaire de Jean-Charles Naouri et actionnaire de Carrefour depuis décembre 2014. Bien sûr, ce dernier avait immédia­tement saisi l'AMF pointant du doigt la « volonté de nuire » du fonds américain et « la diffusion d'informations trompeuses » en espérant que ce recours au régulateur allait mettre un terme aux agissements de Carson Block. D'autant qu'en principe ce délit peut valoir une sanc­tion de 100 millions d'euros à son auteur, qu'il réside en France ou à l'étranger.

Des informations trompeuses à répétition

Dix ans plus tard, il faut constater que jamais Carson Block n'a été convoqué par l'Autorité des marchés financiers. Ce qui lui a per­mis de recommencer le 31 août 2018 en publiant en pleine séance de Bourse un nouveau tweet alarmiste mentionnant que « l'action Casino s'enfonce aujourd'hui sur la nouvelle que sa filiale française la plus importante n'a pas déposé ses comptes ». Comme nous l'avons dé­montré le 15 septembre dernier, Muddy Waters évoquait la structure de cash-pooling Casino Finance qui ne compte aucun salarié. Cette information trompeuse avait été, là encore précédée par l'augmenta­tion de positions vendeuses de la part de quatre fonds anglo-saxons.

Lorsque le 3 septembre 2018, le directeur des Affaires juridiques de Casino, Jean-Yves Haagen (qui occupe depuis 2024 les mêmes fonc­tions chez Lactalis), se rend à l'AMF pour s'étonner du peu de réaction du « gendarme boursier », il rencontre le secrétaire général de l'insti­tution, Benoît de Juvigny, sans que cela se traduise par la moindre aide face à cet appel au secours. Une attitude jugée, à l'époque, incom­préhensible par plusieurs hauts responsables du régulateur.

Il faut attendre le 17 décembre 2019 pour que l'AMF publie un com­muniqué dans lequel on découvre qu'il ne notifie pas de griefs, tout en adressant à Casino et à Muddy Waters Capital (bizarrement renvoyés dos à dos) une simple lettre d'observations. Si Carson Block n'a jamais eu besoin de s'expliquer sur ses méthodes peu recommandables, en revanche, pas moins d'une trentaine de perquisitions ont été diligen­tées soit au domicile, soit au bureau de Jean-Charles Naouri. De la même manière, après avoir adressé au doyen des juges d'instruction, le 9 juillet 2024, une plainte avec constitution de partie civile visant les chefs de manipulation de cours, de diffusion d'informations fausses ou trompeuses, de délit d'initié, de corruption active, d'association de malfaiteurs et de recel de ces infractions, Jean-Charles Naouri a dû attendre un an avant de voir désigné un juge d'instruction en la personne de Pascal Gastineau, ancien président de l'Association fran­çaise des magistrats instructeurs. Mais tout cela intervient bien tard.

L'absence de réponse des régulateurs ou des pouvoirs publics aux 22 signalements lancés par Casino face à ces attaques a permis à une fausse prophétie d'un fonds douteux américain de devenir autoréali­satrice. Et le pire, c'est que c'est celui qui n'a cessé de tirer la sonnette d'alarme, qui se retrouve, à partir de mercredi, sur le banc des accusés. l

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