Le plan de Tokyo pour relancer la croissance inquiète les marchés >
Près de 118 milliards d'euros (21 300 milliards de yens) pour renverser la vapeur. C'est le montant du plan de relance annoncé par Sanae Takaichi, la très conservatrice Première ministre japonaise depuis mi-octobre, pour ranimer la croissance et soutenir les ménages nippons, dont le pouvoir d'achat fond à cause de la faiblesse du yen. Un programme de dépense « exceptionnel » pensé comme réponse au marasme économique qui frappe le Japon, dont le PIB a reculé de 0,4 % entre juillet et septembre en glissement trimestriel, quand l'inflation affiche 3 % en octobre sur un an. Essentiellement financé par de l'endettement supplémentaire, le plan du gouvernement – le plus important depuis le début de la pandémie de Covid-19 – provoque l'inquiétude des investisseurs, alors que la dette japonaise (environ 235 % du PIB) figure déjà comme la plus importante des pays de l'OCDE. Présentée comme la nouvelle Dame de fer – référence à l'ancienne Première ministre britannique Margareth Thatcher –, les analystes redoutent, pour Sanae Takaichi, un scénario « Liz Truss », dont le passage éclair par Downing Street en 2022 avait provoqué la panique des marchés financiers.
Impact des droits de douaneAffaiblie, la deuxième puissance économique d'Asie subit de plein fouet les perturbations de son commerce extérieur, résultantes de la politique protectionniste de Donald Trump. Malgré la signature d'un accord en septembre pour ramener de 25 % à 15 % le montant des tarifs douaniers, le commerce avec les États-Unis – le principal partenaire commercial du Japon – recule. La valeur des exportations vers les États-Unis a ainsi chuté pour le septième mois consécutif en octobre. Au global, les exportations japonaises décrochent de 1,2 % entre juillet et septembre par rapport au trimestre précédent. Il semblerait pourtant que l'affaiblissement du yen, gage de compétitivité à l'export, compense l'impact des droits de douane américains sur les deux derniers mois. Dans le même temps, les foyers souffrent de la dégradation de leurs revenus réels. La consommation des ménages – qui représente plus de la moitié du PIB nippon – marque logiquement le pas et ne progresse que de 0,1 % au troisième trimestre, tandis que les dépenses privées dans la construction plongent de près de 10 % en glissement trimestriel. « Les droits de douane pénalisent les exportations et la production industrielle. La consommation des ménages est faible, l'inflation dépassant la hausse des salaires », résume Stefan Angrick, économiste chez Moody's Analytics Japan. La Banque du Japon, qui maintient une politique monétaire accommodante redoute d'intervenir trop tôt. Le relèvement des taux directeurs – à 0,5 % aujourd'hui – permettrait d'enrayer l'effondrement du yen, qui alimente la hausse des prix et grève le pouvoir d'achat, mais risquerait de réprimer la demande, notamment dans le secteur immobilier.
La dette japonaise représente environ 235 % du PIB de l'archipel. Et les marchés redoutent que le dernier plan de relance proposé ne l'aggrave encore.
Énième plan de relanceFace au risque de détérioration accru de l'économie, le gouvernement de Sanae Takaichi propose un plan de relance classique, divisé en deux volets principaux. Le premier doté d'une enveloppe de 11 700 mil-liards de yens (65 milliards d'euros) pour aider la population à faire face à l'inflation ; le second abondé d'un budget de 7 200 milliards de yens (40 milliards d'euros) pour soutenir les investissements des entreprises dans les industries stratégiques du futur. Le plan nippon prévoit surtout d'engager des dépenses supplémentaires, pour 17 700 milliards de yens (98 milliards d'euros), mais également, dans une moindre mesure, des réductions d'impôts d'un montant total de 2 700 milliards de yens (15 milliards d'euros). Le reste des financements proviendra d'un fonds spécial. Dans le détail, le plan comprend pêle-mêle des subventions sur le gaz et l'électricité, des aides financières aux parents (20 000 yens par enfant), le relèvement du seuil d'exonération fiscale, la suppression d'une taxe provisoire sur l'essence, ou encore des bons d'achat sur le riz (3 000 yens par personne), aliment de base au Japon dont l'envolée des prix suscite le mécontentement des consommateurs. Côté entreprises, il s'agit pour Tokyo de subventionner des secteurs liés à la sécurité nationale, tels que la défense, la construction navale, l'intelligence artificielle, les semi-conducteurs, la biotech, etc. Nombre d'observateurs restent néanmoins dubitatifs. En effet, les grandes annonces de la sorte sont devenues monnaie courante sur l'archipel – lors de chaque nouvelle arrivée au pouvoir – pour une efficacité jusque-là limitée, voire contestée. Il est même d'ailleurs probable qu'une partie des gigantesques montants annoncés ne soient jamais véritablement engagés.
Nervosité des marchésSi les mesures en elles-mêmes ont été passablement ignorées par les marchés, il en va autrement de leurs conséquences sur le niveau d'endettement – déjà colossal – du pays. « Nous financerons le plan grâce à des recettes fiscales et non fiscales supérieures aux prévisions, les montants restants seront couverts par des obligations d'État supplémentaires », a expliqué la Première ministre, suscitant l'inquiétude des marchés sur la dette et le yen. Le retrait des investisseurs provoque une perte de valeur des obligations d'État japonaise et donc mécaniquement l'envolée des coûts de financement. Le rendement de référence sur l'obligation d'État à 10 ans a ainsi temporairement dépassé les 1,8 %, un record depuis la crise financière de 2008. Dans le même temps, le yen a chuté à son plus bas niveau en dix mois, se négociant à 156 dollars au lendemain de l'annonce, accroissant la probabilité d'une intervention sur le marché des changes. « Le gouvernement devra décider si la faiblesse du yen est un atout ou un handicap politique. Certes, elle aide les exportateurs mais elle contribue également à une réelle anxiété chez les consommateurs », juge Daleep Singh, chef économiste chez PGIM Fixed Income.