L'incroyable montée en gamme de la Chine >
En novembre 2025, la Chine a franchi un seuil historique : son excédent commercial annuel a dépassé pour la première fois les 1 000 milliards de dollars. Sur les 11 premiers mois de l'année, le surplus atteint 1 080 milliards, en hausse de 22 % par rapport à 2024. Capital Economics estime que l'année pourrait se clôturer autour de 1 230 milliards, soit plus d'un point de PIB mondial. Seuls 19 pays affichaient l'an dernier un PIB supérieur à ce montant. Ce record illustre la montée en gamme spectaculaire de l'appareil productif chinois. En deux décennies, le pays est passé du statut d'usine du monde spécialisée dans les produits à faible valeur ajoutée à celui de leader des technologies avancées. Les exportations de semi-conducteurs ont progressé de 25 % sur les 11 premiers mois de 2025, celles de navires de 27 %. La Chine contrôle 75 % des capacités mondiales de production de batteries lithium-ion et domine l'ensemble de la chaîne de valeur des véhicules électriques, des métaux rares jusqu'à l'assemblage final. Cette maîtrise productive est accompagnée d'avancées technologiques qui bousculent les concurrents occidentaux. BYD a dépassé Tesla comme premier constructeur mondial, tandis que le pays devrait exporter plus de 6,5 millions d'automobiles en 2025, contre moins d'1 million en 2020. La Chine est ainsi devenue le premier exportateur mondial de voitures, détrônant le Japon.
Une demande intérieure en berneCe surplus record reflète toutefois un déséquilibre entre une offre industrielle abondante et une demande intérieure qui peine à suivre. Depuis la pandémie, le modèle de croissance chinois fondé sur l'inves-tissement à crédit a permis de maintenir le PIB à flot malgré une population active en déclin et une productivité en ralentissement. Mais la faiblesse des salaires, la baisse des prix immobiliers et un climat de confiance dégradé ont pesé sur la consommation des ménages. Les exportations jouent dès lors un rôle de soupape pour une production qui ne trouve pas entièrement preneur sur le marché intérieur. La crise immobilière, entamée en 2021, entre dans sa cinquième année. Avec environ 70 % du patrimoine des ménages concentré dans la pierre, la baisse des prix érode leur richesse perçue et les incite à épargner davantage. Les dépôts des ménages ont atteint 160 000 milliards de yuans (19 360 milliards d'euros) en mai 2025. Vanke, longtemps considéré comme un promoteur solide car adossé à l'État, a récemment demandé un report de remboursement obligataire, signe que les difficultés du secteur ne sont pas résorbées.
L'année pourrait se clôturer autour de 1 230 milliards d'excédent commercial, soit plus d'un point de PIB mondial. Seuls 19 pays affichaient l'an dernier un PIB supérieur à ce montant.
L'investissement privé ralentit également, dans un contexte de tensions commerciales avec Washington et d'incertitudes réglementaires. Les autorités chinoises affichent toutefois une relative sérénité : l'économie devrait atteindre son objectif de croissance d'environ 5 %. Le gouvernement reconnaît la nécessité de rééquilibrer le modèle vers la consommation et annonce des mesures de relance. Mais comme le souligne le FMI, qui a appelé Pékin début décembre à corriger ses déséquilibres, les réformes structurelles évoquées de longue date restent à un stade programmatique, sans calendrier précis ni sentiment d'urgence.
Une réorientation géographique des exportationsLes droits de douane imposés par l'administration Trump ont profondément modifié la géographie du commerce chinois. Après avoir culminé à 145 % en avril, les tarifs américains ont été ramenés à 47,5 %, mais les exportations chinoises vers les États-Unis ont tout de même chuté de 29 % en novembre. Cette contraction a été compensée par une réorientation vers d'autres marchés : les exportations vers l'Union européenne ont progressé de 15 %, celles vers l'Australie de 36 %, et l'Asean demeure le premier partenaire commercial de Pékin. Les industriels chinois ont aussi découvert des voies de contournement pour accéder indirectement au marché américain. Cette diversification témoigne de leur capacité d'adaptation, mais soulève des interrogations pour les pays destinataires. Nombre d'entre eux disposent d'industries manufacturières fragiles et d'une demande intérieure limitée. L'afflux de produits chinois compétitifs pourrait accentuer les pressions sur leurs propres producteurs et alimenter des réflexes protectionnistes, comme les droits de douane européens sur les véhicules électriques chinois, pouvant atteindre 35 %. Pour l'Europe, l'enjeu n'est pas tant le déséquilibre commercial que l'érosion progressive de sa base industrielle face à des concurrents chinois désormais capables de rivaliser.
Un modèle de croissance vulnérableParadoxalement, ce surplus colossal pose davantage de problèmes à la Chine elle-même qu'au reste du monde. Elle est aujourd'hui la seule grande économie où l'inflation demeure dangereusement basse, où l'embauche reste atone et où la confiance des consommateurs peine à se redresser. En s'appuyant sur des exportations étonnamment robustes pour maintenir la croissance, Pékin prend un pari risqué. Si la guerre commerciale s'étendait à l'Europe ou si l'économie mondiale venait à fléchir, la demande étrangère pourrait se dérober brutalement. La Chine serait alors contrainte d'opérer un virage budgétaire majeur pour relancer la consommation intérieure, dans un contexte de pessimisme ambiant durable. En devenant dépendante de la demande étrangère pour stabiliser sa propre économie, la Chine ne nuit pas seulement aux autres, mais elle se place dans une position de vulnérabilité inhabituelle pour une puissance de son envergure.