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Story de la semaine / Croissance / 12/01/2026

L'économie de guerre russe est-elle à bout de souffle ?

Depuis l'invasion de l'Ukraine en février 2022, l'économie russe a défié les pronostics les plus pessimistes. Là où beaucoup d'analystes anticipaient un effondrement sous le poids des sanctions occidentales, le PIB a progressé en moyenne de plus de 4 % en 2023 et 2024, contre 1,2 % en moyenne durant la décennie précédant la guerre. Cette résilience apparente s'explique par un basculement massif vers une économie de guerre : Moscou a desserré les contraintes budgétaires, puisé dans les réserves accumulées grâce aux revenus énergétiques passés et injecté des sommes considérables dans la production d'armements et les soldes des militaires. Mais cette dynamique s'essouffle. La croissance devrait atteindre au mieux 1 % en 2025. L'indice PMI manufacturier est tombé à 48 points en décembre, contre un pic de 55 début 2024, marquant un sixième mois consécutif de contraction. Dmitry Belousov, directeur d'un institut économique proche du Kremlin, a récemment averti que l'économie russe se trouvait « au bord de la stagflation pour la première fois depuis début 2023 ».

Les revenus énergétiques en chute libre

Le modèle économique russe reposait sur l'exportation d'hydrocarbures. Or cette manne s'est considérablement réduite. Sur l'année écoulée, les revenus pétroliers et gaziers ont chuté de 22 %, sous l'effet des sanctions occidentales et de la faiblesse des cours du brut. Les exportations de Gazprom vers l'Europe via gazoducs ont chuté de 44 % en 2025, tombant à 18 milliards de mètres cubes par an, contre 180 milliards avant 2022. Côté pétrole, les dernières sanctions américaines ciblant Rosneft et Lukoil – la moitié des exportations russes de brut – compliquent l'accès aux acheteurs indiens et chinois, principaux clients du pétrole russe depuis le début de la guerre.

Le Kremlin consacre désormais la moitié de son budget aux forces armées, au complexe militaro-industriel, à la sécurité intérieure ainsi qu'au service de la dette.

Des réserves souveraines en voie d'épuisement

Pour compenser la chute des revenus pétroliers, le ministère des Finances puise dans le NWF, le fonds souverain russe. Depuis l'invasion de l'Ukraine et les sanctions qui ont gelé les actifs en devises occidentales, seuls deux actifs liquides restent disponibles : le yuan chinois et l'or. La vente d'or par le fond s'est accélérée en 2025. Avant l'invasion, le NWF détenait 405,7 tonnes d'or. 232,6 tonnes, ont été vendues. Au total, le volume des actifs li-quides du fonds a chuté de 55 %, passant de 7,3 % du PIB avant la guerre à 1,9 % aujourd'hui. Le choix de vendre l'or plutôt que le yuan s'explique par le cours de l'or au plus haut, qui rend l'opération plus rentable. Vendre du yuan risquerait en outre de faire remonter le rouble à un niveau pénalisant pour le budget, tout en se heurtant à une demande limitée, les entreprises russes détenant déjà d'importantes réserves en devise chinoise.

Un marché du travail sous tension extrême

Le paradoxe russe réside dans la coexistence d'un ralentissement économique et d'un marché du travail historiquement tendu. Le taux de chômage est tombé à 2,2 %, un niveau record, mais cette statistique masque une réalité moins flatteuse. L'émigration massive depuis le début de la guerre, la mobilisation militaire et le déclin démographique ont créé une pénurie de main-d'œuvre sans précédent. Selon la banque centrale, le déficit de travailleurs dépasse 25 %, soit quatre fois le niveau d'avant-guerre. Le ministère du Travail estime que la Russie aura besoin de plus de 3 millions de nouveaux travailleurs au cours des cinq prochaines années. Cette situation a alimenté une forte hausse des salaires, les entreprises rivalisant pour attirer des employés de plus en plus rares. En janvier, les salaires des nouvelles embauches progressaient encore de 18,9 % sur un an. Mais cette dynamique s'est interrompue : en novembre, la hausse n'était plus que de 6,9 %. La gouverneure de la banque centrale, Elvira Nabiullina, a résumé le problème : « L'argent facile crée une course aux salaires sans gains de productivité. » Le ralentissement de la progression salariale devrait entraîner une baisse de la consommation et des recettes fiscales, accentuant la pression sur des finances publiques déjà fragilisées. Pour pallier la pénurie de main-d'œuvre, les autorités ont décidé que les élèves ayant échoué aux examens au brevet peuvent désormais intégrer des formations professionnelles et rejoindre le marché du travail de manière anticipée.

Une économie qui tourne à vide

Le Kremlin consacre désormais la moitié de son budget aux forces armées, au complexe militaro-industriel, à la sécurité intérieure et au service de la dette. Cette réorientation maintient l'activité économique et préserve l'emploi, mais elle ne produit ni actifs durables ni gains de productivité. La guerre rend l'économie plus active, mais plus pauvre. Les usines de chars tournent en surmenage tandis que les constructeurs automobiles réduisent leurs équipes. L'augmentation des impôts pèse sur une économie civile déjà fragilisée par des taux d'intérêt à deux chiffres, la banque centrale maintenant une politique monétaire restrictive pour tenter de contenir l'inflation. Le Kremlin est conscient de ces difficultés. Mais mettre fin à la guerre ou réduire les dépenses militaires ne résoudrait pas les problèmes économiques de la Russie. L'économie étant devenue dépendante de la production militaire, la paix risquerait à court terme d'apporter de nouvelles difficultés, auxquelles s'ajouterait le retour de soldats traumatisés. Plutôt que de chercher une sortie, le Kremlin semble s'enfoncer dans la logique de guerre.

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