Cloud orbital : vers un nouvel "espace" de calcul et de stockage ? >
Les data centers consommant de plus en plus d’énergie, d’eau, de terrains, de ressources… les principaux acteurs de l’IA sont convaincus que l’avenir du cloud est au-dessus des nuages. Dans l’espace.
Et si on se trompait sur SpaceX ? Et si l’entreprise américaine, qui devrait bientôt être introduite à la Bourse de New York avec une valorisation record de près de 1 500 milliards de dollars, n’était pas le concurrent de la Nasa, mais plutôt celui de Google, AWS ou OpenAi ? Elon Musk ne se contenterait pas de lancer des fusées et des satellites, il serait en train de construire, en orbite, un futur réseau de data centers, un gigantesque cloud orbital. C’est en tout cas ce qu’il a laissé entendre fin 2025, sur son réseau social X, déclarant que créer des centres de données dans l’espace serait "la manière la plus rapide d’augmenter la puissance de calcul dans les quatre prochaines années". Et il n’est pas le seul : Jeff Bezos, le créateur d’Amazon et de Blue Origin, a lui-même déclaré cet automne qu’il envisageait, à moyen terme, l’émergence de data centers orbitaux.
Il n’en fallait pas plus pour ce qui semblait jusqu’à présent relever de la science-fiction devienne un début de réalité et une réponse aux questions qui se posent actuellement sur l’avenir des centres de données. En effet, le développement de l’Intelligence Artificielle nécessite de plus en plus de puissance de calcul et le recours massif à ces centres. Les analystes de Goldman Sachs Research estiment que l’IA représentera 30 % du trafic global des data centers au cours des deux prochaines années. "Ces derniers devraient bientôt arriver à saturation et la demande pour les centres de données devrait dépasser l’offre jusqu’en 2030", écrit Goldman Sachs Research dans une note.
L’IA, gouffre à énergie ?
Or il devient de plus en plus difficile et coûteux de construire de nouveaux data centers. En effet, ces derniers sont à la fois gros consommateurs de foncier, mais aussi d’eau et d’électricité avec, en face, la nécessité d’avoir une production garantie et si possible décarbonée et une alimentation stable. Selon le scénario des analystes de Goldman Sachs, "d’ici 2030, la consommation énergétique globale des centres de données augmentera de 175 % par rapport aux niveaux de 2023." L’Agence américaine d’information sur l’énergie (EIA) estime que l’IA seule devrait avoir besoin de 1 300 TWh d’ici 2035, soit plus d’un quart de la production annuelle des d’électricité États-Unis.
Pour John Plassard, associé responsable de la stratégie d’investissement chez Cité Gestion, "l’explosion des besoins liés à l’intelligence artificielle met une pression brutale sur l’électricité, l’eau, les permis de construire et l’acceptabilité sociale des centres de données terrestres. La question n’est plus “faut-il” construire, mais “où” et “comment” construire à une échelle jamais vue. Et quand un sujet touche à la fois l’énergie, la souveraineté numérique et les dépenses d’investissement, il finit toujours par devenir un sujet de marché."
À la question "où", la réponse pourrait donc être : dans l’espace. En effet, sur le papier, les avantages semblent multiples. Le premier et le plus important est l’accès à une énergie illimitée et gratuite : l’énergie solaire. Des satellites en orbite héliosynchrone bénéficient d’un ensoleillement quasi permanent, au moins 30 % supérieur aux meilleures conditions au niveau du sol et sans les perturbations et pertes liées à la météo et à l’alternance jour nuit. De quoi les alimenter 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Il y a aussi la question des systèmes de refroidissement : jusqu’à 40 % de la consommation énergétique des centres de données au sol est utilisée pour refroidir les machines. Sans compter l’utilisation de l’eau : selon le Forum Économique Mondial, un data center peut consommer jusqu’à 25 millions de litres d’eau par an rien que pour ses systèmes de refroidissement, soit l’équivalent de la consommation quotidienne de près de 300 000 personnes. Or, dans le vide spatial, la température peut atteindre -272 °C. Utile pour refroidir les ordinateurs, mais pas suffisant, car malgré tout, pour dissiper efficacement la chaleur il faudra équiper les satellites de radiateurs spécifiques. Enfin, des calculateurs et centres de données dans l’espace présenteraient également l’avantage d’être hors de portée des actes malveillants et d’échapper à tout risque de catastrophe naturelle.
Maintenance impossible… ou presque
Les principaux freins sont, eux, de deux ordres. Techniques tout d’abord : dans l’espace, la maintenance n’est pas impossible, mais elle s’anticipe, coûte cher et oblige à multiplier les redondances pour éviter les pannes ou limiter leur impact. Les mises à jour matérielles sont impossibles, avec un risque d’obsolescence important. Il y a aussi la question de la latence : envoyer et recevoir des données depuis l’espace prend nécessairement un peu plus de temps que depuis un centre terrestre à proximité d’un nœud de communication. Sur ce dernier point, les progrès sont toutefois rapides et quelques millisecondes suffisent désormais aux transferts de données, avec des capacités de liaisons descendantes de plus en plus importantes. Largement suffisant pour la plupart des usages asynchrones, plus risqué pour les tâches nécessitant du temps réel. La présence de data centers dans l’espace est aussi intéressante lorsqu’il s’agirait de traiter, sur place, des données elles-mêmes récoltées par des satellites en orbite : cartographie, surveillance, images lourdes… Car, actuellement, à peine 10 % des données générées par les satellites parviendraient jusqu’à la Terre.
L’autre frein au développement du cloud en orbite est évidemment économique. Ces centres dans l’espace ne seraient économiquement viables que si le coût des centres sur terre continue d’augmenter et que, dans le même temps, celui des lancements spatiaux continue de diminuer. C’est le pari que font les défenseurs du cloud orbital, dont Google. Ils misent sur une poursuite de la baisse des coûts de lancement, qui rendraient comparables d’ici une décennie les coûts de construction de certains projets spatiaux et ceux de centres terrestres. Dans les années 2000, il fallait compter 60 000 dollars par kilo pour envoyer du matériel dans l’espace. D’ici 2030, ce coût ne sera plus que de 200 dollars, notamment grâce à la réutilisation des lanceurs.
Toute une industrie naissante
Évidemment, c’est l’incroyable développement de SpaceX qui, ces dernières années, a contribué à l’effondrement du coût des lancements. SpaceX, qui représente aujourd’hui 90 % de la capacité mondiale de lancement, permet à Elon Musk d’avoir une avance considérable sur ce sujet, même si d’autres acteurs d’importance étudient l’opportunité de lancer leurs propres satellites et, pour les plus avancés, travaillent déjà sur des prototypes. "L’intérêt de Musk pour les centres de données spatiaux augmente considérablement la visibilité de cette industrie naissante", écrivait cet automne Eric Berger, journaliste américain spécialisé dans l’espace. Parmi les concurrents de Musk, il y a Google et son Project Suncatcher, dont l’objectif est de construire une constellation de satellites solaires servant de centre de données. Deux prototypes devraient être lancés d’ici un an. Jeff Bezos est aussi sur les rangs. Et des dizaines de start-up, plus ou moins avancées. Le 10 décembre dernier, PowerBank Corporation a ainsi annoncé avoir réussi le lancement du premier satellite de son réseau Orbital Cloud, des centres de données IA en orbite. Aetherflux se concentre uniquement sur l’IA, avec son projet " Galactic Brain " et un premier lancement prévu début 2027. Lonestar Data Holdings expérimente le stockage et le calcul lunaires. La société Sierra Space, en partenariat avec IBM, prévoit, elle, de construire une infrastructure en orbite pour traiter spécifiquement les quantités de données récoltées dans l’espace, pour les traiter avant de les renvoyer par petits paquets vers la terre. On peut également citer Axiom Space, qui teste actuellement des serveurs informatiques à bord de la Station spatiale internationale. Quant à la Chine, elle a déjà mis sur orbite douze satellites de l’entreprise privée ADA Space, qui, avec notamment le soutien d’Alibaba, propose son service de stockage dans le cloud orbital et a l’ambition de déployer, à terme, une constellation de 2 800 satellites.
Évidemment, ces innovations et projets pourraient profiter à tout un écosystème du spatial et au-delà. "Toute la chaîne industrielle du spatial devient stratégique : des fabricants de structures, de panneaux solaires et de systèmes thermiques comme Northrop Grumman, Airbus Defence & Space ou Honeywell, jusqu’aux spécialistes des radiateurs spatiaux et de la gestion de l’énergie embarquée", écrit ainsi John Plassard, de Cité Gestion. Le marché mondial des data centers en orbite pourrait passer d’environ 1,77 milliard de dollars en 2029 à plus de 39 milliards de dollars en 2035, selon les études de Research and Markets. À moins que tout ce narratif ne serve, au final, qu’à faire grimper encore plus la valorisation de SpaceX avant son entrée en bourse.
Dès 2022, la France et l’Europe ont commencé à s’intéresser à la question de la création de data center en orbite, notamment via une étude de faisabilité autour d’un projet développé par l’ESA, en lien avec Thales et Leonardo. Plus récemment, le 14 mai 2025, la startup française Latitude, qui développe à Reims un microlanceur baptisé Zéphyr, a signé un protocole avec l’entreprise Émiratie Madari Space en vue de lancer dès 2028 une dizaine de satellites pour créer un data center en orbite. Un accord très intéressant pour la jeune entreprise, qui a levé 50 millions d’euros, mais qui interroge quant à une certaine perte d’avancée technologique que cela peut représenter pour la France et l’Europe, au profit d’un acteur étranger. "Nous bâtissons des cathédrales numériques qui s’enracinent profondément dans le sol, quand les Américains construisent un système nerveux qui s’affranchit de la gravité. Nous concevons des bunkers, ils conçoivent des constellations", écrit Tawhid Chtioui, président fondateur d’aivancity, la Grande École de l’IA et de la Data.