Grandes manœuvres en vue dans l’Europe de la défense >
Sous la pression géopolitique et face aux mastodontes américains et chinois, les groupes européens de l’armement vont entrer dans un cycle de consolidation sans précédent. Avec plus de 64 milliards d’euros de capacité de fusions-acquisitions, les pièces sont en place, mais les obstacles, nombreux.
Il y a encore cinq ans, l’idée d’une Europe de la défense relevait davantage du vœu pieux que de la stratégie industrielle. Les gouvernements se regardaient en chiens de faïence, jaloux de leurs "champions nationaux" respectifs, réticents à toute mutualisation susceptible de diluer leur souveraineté. Puis l’Histoire s’est accélérée. Le retour de la guerre en Europe avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, l’affichage de plus en plus explicite de Donald Trump sur le désengagement américain du Vieux Continent, et la montée en puissance des complexes militaro-industriels chinois et indien ont sonné comme autant d’électrochocs. Désormais, la question n’est plus de savoir si l’industrie de défense européenne doit se consolider, mais comment, à quelle vitesse et au profit de qui.
Les chiffres publiés il y a quelques jours par l’agence de notation Scope Ratings donnent pour la première fois une photographie précise de la puissance de feu financière disponible. Selon cette étude, les principaux groupes européens de défense et d’aérospatiale - Airbus, Rheinmetall, Leonardo, Indra, Safran, BAE Systems, Thales, Dassault Aviation ou encore Saab - disposent ensemble d’une capacité à réaliser des opérations de fusions-acquisitions pour un montant dépassant les 64 milliards d’euros. La méthodologie retenue par Scope Ratings est rigoureuse : elle calcule le volume de dette supplémentaire que chaque groupe pourrait lever pour atteindre un ratio d’endettement brut de trois fois son Ebitda, sans contribution immédiate de la cible à ce même Ebitda. Une approche conservatrice, qui donne ainsi une vision plancher du potentiel réel.
Les poids lourds aux mains liées
C’est Safran qui affiche la plus grande capacité théorique de M. & A, avec environ 14 milliards d’euros. Le motoriste et équipementier français, connu pour ses moteurs CFM56 et LEAP développés en coentreprise avec GE Aerospace, devance Airbus (13,4 milliards) et le britannique Rolls-Royce (13 milliards). Ces trois groupes représentent à eux seuls une capacité combinée de plus de 40 milliards d’euros. Mais Scope Ratings prend soin d’assortir ce chiffre d’un bémol essentiel : une part significative de la capacité opérationnelle de ces trois acteurs reste liée au secteur aérospatial civil. Pour Safran, dont près des deux tiers du chiffre d’affaires provient de l’aviation commerciale, ou pour Airbus, dont la division défense ne représente qu’une fraction de l’ensemble, ces 40 milliards constituent davantage "une référence qu’un indicateur de leur potentiel pour des opérations exclusivement dédiées à la défense", souligne l’agence. Autrement dit, mobiliser cette capacité pour des acquisitions dans l’armement poserait des questions stratégiques complexes. Ce distinguo est loin d’être anodin. Il illustre une tension fondamentale qui traverse l’ensemble de l’industrie européenne : la défense et l’aérospatial civil partagent des technologies ou des chaînes d’approvisionnement, mais obéissent à des logiques de marché, de réglementation et de relations clients radicalement différentes. Toute opération de consolidation devra naviguer avec soin entre ces deux mondes.
Rheinmetall en embuscade
C’est du côté des groupes focalisés sur la défense que les perspectives de consolidation sont donc les plus opérationnelles. Et là, le tableau change sensiblement. BAE Systems se distingue en premier lieu, avec une capacité d’accès au marché de l’ordre de 6,8 milliards d’euros. Le champion britannique - premier groupe de défense européen par le chiffre d’affaires - affiche un levier financier brut dit "modéré", avec un ratio dette brute/Ebitda de 1,6 fois. La marge de manœuvre existe, mais Scope Ratings la qualifie de "significative, bien que limitée". BAE, dont les commandes explosent depuis le déclenchement du conflit ukrainien, est déjà engagé dans plusieurs programmes structurants - chars Challenger 3, frégates Type 26, systèmes Eurofighter - qui mobilisent ses ressources industrielles. Une acquisition transformante nécessiterait un arbitrage stratégique majeur.
Rheinmetall constitue peut-être le cas le plus intéressant à observer. L’allemand, avec une capacité estimée à 5,5 milliards d’euros, présente en apparence un potentiel inférieur à BAE. Mais son profil financier est attrayant pour les opérations de croissance externe, avec un levier brut de seulement 0,6 fois l’Ebitda - le plus bas du panel - et surtout un résultat opérationnel en forte croissance. L’acquisition récente du chantier naval allemand NVL, finalisée il y a un mois, illustre cette appétence pour l’expansion. Rheinmetall n’en est pas à sa dernière opération, et les observateurs s’attendent à ce que le groupe de Düsseldorf cherche à renforcer ses positions dans les munitions, les véhicules blindés voire l’électronique de défense.
Thales dispose quant à lui d’une capacité de 3,4 milliards d’euros, avec un ratio dette/Ebitda de 1,9 fois. Le groupe français, spécialiste des systèmes d’information critiques, de la cybersécurité et des capteurs de défense, traverse une période de recentrage stratégique, après la cession de sa participation dans Thales Alenia Space. Sa capacité d’acquisition reste réelle, mais Patrice Caine, son PDG, a jusqu’ici privilégié les opérations ciblées et les rachats de participations minoritaires à des mégafusions.
Leonardo, le géant public italien de l’électronique de défense et des hélicoptères, affiche pour sa part une capacité de 3 milliards d’euros, avec un ratio de 1,7 fois. Contrôlée à 30,2 % par le Trésor italien, l’entreprise joue dans un registre particulier : toute opération majeure implique une validation politique à Rome, ce qui peut autant accélérer - si l’État décide de peser - que bloquer une transaction.
Enfin, Dassault Aviation et Saab ferment la marche, avec une capacité identique de 2,3 milliards d’euros chacun. Le suédois présente un ratio dette/EBITDA remarquablement bas de seulement 0,2 fois, signe d’une gestion financière ultraconservatrice et d’une marge d’endettement théoriquement très large. Dassault, dont le ratio est de 0,9, reste avant tout un constructeur aéronautique familial - la famille Dassault détient toujours le contrôle - dont la stratégie d’autonomie a historiquement primé sur toute logique de rapprochement.
Les groupes français dans la consolidation
Au-delà de la photographie financière globale, les trajectoires récentes des groupes français révèlent des stratégies de consolidation déjà à l’œuvre. Thales a enregistré une année 2025 record, avec des nouvelles commandes atteignant 25,3 milliards d’euros et un chiffre d’affaires de 22,1 milliards, en forte progression. Cette solidité financière lui permet d’envisager des acquisitions ambitieuses dans ses zones de force. La trajectoire récente du groupe est éclairante : Thales a racheté Imperva, un éditeur californien spécialisé en cybersécurité, au fonds Thoma Bravo, pour 3,6 milliards de dollars - sa plus grande opération depuis l’acquisition de Gemalto en 2019. Ce mouvement confirme l’appétit du groupe pour consolider sa position sur le marché de la protection des données et des applications, jugé stratégique pour ses clients défense et gouvernementaux à l’échelle mondiale.
Par ailleurs, Thales a cédé en janvier 2026 sa participation de 49 % dans la coentreprise de fabrication de drones UAV Tactical Systems (U-TacS) à son partenaire israélien Elbit Systems - un désengagement tactique, qui libère des marges de manœuvre pour des acquisitions mieux alignées sur son cœur de métier électronique et cyber. Ce mouvement de recentrage est caractéristique de la stratégie de la direction, qui taille dans les actifs périphériques pour concentrer les munitions financières là où les synergies sont les plus fortes.
Safran : une machine à cash
Safran présente le profil financier le plus intéressant du panel. Le groupe a affiché un chiffre d’affaires ajusté de 31,3 milliards d’euros en 2025, en hausse de 15 %, avec un résultat opérationnel courant de 5,2 milliards et un cash-flow libre de 3,9 milliards. Des munitions financières considérables, que la direction entend déployer avec discipline. Sa stratégie est claire : accélérer la croissance des activités d’équipements dans la Défense et l’Espace, tout en poursuivant une approche maîtrisée et ciblée en matière de fusions et d’acquisitions. La concrétisation la plus récente de cette ambition est l’acquisition en cours des activités d’actionnement et de commandes de vol de Collins Aerospace qui renforce la branche Équipements & Défense.
Sur le terrain de la défense stricto sensu, sa montée en puissance est spectaculaire. À Montluçon, Safran a quadruplé sa production de kits AASM (armements air-sol modulaires pour le Rafale) depuis 2022, atteignant 830 unités en 2024. Lors du dernier salon du Bourget, Safran et MBDA ont présenté conjointement une roquette pour des frappes tactiques dans la profondeur - signe d’une convergence croissante avec les missiliers européens qui pourrait préfigurer des rapprochements capitalistiques futurs.
Les zones d’acquisition naturelles pour Safran se dessinent autour de trois axes : la navigation inertielle de nouvelle génération ; l’optronique embarquée pour drones tactiques, où la filiale Safran Electronics & Defense dispose déjà d’une base solide qu’elle cherche à élargir ; et potentiellement une consolidation dans la propulsion de missiles, où la complémentarité avec MBDA est évidente. Via Safran Corporate Ventures, doté d’une enveloppe de 130 millions d’euros, le groupe investit également dans les start-ups ayant développé des technologies critiques. Ce qui peut constituer une porte d’entrée vers des acquisitions ultérieures.
Le géant aux deux visages
Airbus incarne mieux que quiconque la tension entre civil et défense. Le programme SCAF (Système de Combat Aérien du Futur) - qui peine à voir le jour en raison des exigences léonines de Dassault Aviation - reste l’exemple le plus emblématique d’une joint-venture technologique ciblée. Ce programme illustre la seule voie réaliste à court terme pour des projets d’une telle envergure : mutualiser les risques sans fusionner les bilans. Du côté des acquisitions, Airbus Defence & Space cible prioritairement la guerre électronique et les systèmes de satellites militaires, deux segments où sa position européenne est forte mais fragmentée face à des concurrents américains intégrés.
Naval Group et MBDA : les oubliés du classement
L’analyse de Scope Ratings se concentre sur les groupes cotés à bilan lisible. Deux acteurs français majeurs en sont absents, mais leurs trajectoires méritent attention. Naval Group, contrôlé à 62 % par l’État français et à 35 % par Thales, a enregistré en 2025 plus de 19 milliards d’euros de prises de commandes - plus du double de l’année précédente. Une telle dynamique commerciale crée mécaniquement les conditions d’un besoin de consolidation industrielle : sous-traitants à intégrer ou capacités de production à sécuriser. Le rapprochement avec l’espagnol Navantia, évoqué de longue date dans les cercles européens, reste une option qui n’a jamais été formellement exclue. Le missilier commun MBDA, dont l’actionnariat tripartite (BAE, Airbus, Leonardo) le protège des OPA mais limite ses velléités d’expansion autonome, est pour sa part le candidat naturel à une consolidation avec des fabricants scandinaves ou est européens de munitions de précision - dans un contexte où les stocks de missiles sont devenus l’obsession stratégique de toutes les armées européennes depuis le conflit ukrainien.
Pourquoi maintenant ?
Trois dynamiques convergent aujourd’hui de manière inédite. La première est géopolitique. Le signal envoyé par Washington est clair : l’Europe ne peut plus sous-traiter sa sécurité à l’OTAN, c’est-à-dire aux États-Unis. Cette prise de conscience a déclenché une accélération massive des budgets de défense. Selon les projections officielles, la quasi-totalité des membres européens de l’Alliance atteindront ou dépasseront l’objectif des 2 % du PIB consacrés à la défense d’ici 2025-2026, contre une petite minorité il y a encore trois ans. L’Allemagne a même instauré un fonds spécial de 100 milliards d’euros, la Pologne dépense déjà plus de 4 % de son PIB pour son armée, et la France a voté une loi de programmation militaire portant l’effort à 413 milliards d’euros sur la période 2024-2030. Cette manne budgétaire crée les conditions d’un marché suffisamment porteur pour justifier des investissements industriels massifs — et donc des rapprochements.
La deuxième dynamique est industrielle. Face à des groupes américains comme Lockheed Martin (avec des ventes de 71 milliards de dollars), RTX (anciennement Raytheon, 68 milliards) ou Northrop Grumman (40 milliards), les Européens font figure de nains. BAE Systems, premier groupe de défense européen, pèse environ 28 milliards de dollars de revenus annuels. De son côté, l’ensemble Airbus Défense n’atteint pas 15 milliards. Cette disproportion n’est pas seulement une question d’ego industriel : elle se traduit concrètement par des capacités de R & D moindres, des économies d’échelle inférieures et une moindre résilience face aux chocs de chaîne d’approvisionnement. Côté chinois, les groupes publics opèrent avec des subventions étatiques qui rendent toute comparaison délicate, mais le rattrapage technologique est réel et rapide.
La troisième dynamique est réglementaire et politique. La Commission européenne a pris conscience de l’enjeu. Le Fonds européen de la Défense (FED), créé en 2021 avec une enveloppe de 7,9 milliards d’euros pour la période 2021-2027, finance des projets de R & D collaboratifs. Le programme Edirpa (European Defence Industry Reinforcement through common Procurement Act) et son successeur EDIP (European Defence Industry Programme) cherchent à créer des incitations à l’achat groupé et à la coopération industrielle. Surtout, la notion longtemps taboue de mutualisation des dépenses de défense au niveau européen progresse Ce qui, si elle se concrétise, représenterait un changement de paradigme pour l’ensemble de la chaîne industrielle.
Mais le diable est dans les détails…
Identifier une capacité financière ne suffit pas à déclencher une vague de fusions. Les obstacles sont nombreux, connus, et d’une redoutable résistance. Les valorisations boursières constituent le premier frein. Dopés par l’euphorie des investisseurs qui ont redécouvert le secteur défense depuis 2022, les cours des valeurs de l’armement ont connu des envolées spectaculaires. Rheinmetall a vu sa valeur multipliée par plus de dix en trois ans. Les titres Safran, Thales et Leonardo ont connu des progressions à deux chiffres. Cette revalorisation est légitime au regard de la croissance des carnets de commandes, mais elle renchérit le coût de toute acquisition. Acheter un concurrent "à 20 fois l’EBITDA" nécessite d’être en mesure de générer des synergies rapides pour justifier la prime payée.
La complexité réglementaire et les droits de veto des États constituent le deuxième obstacle. Dans la défense, plus qu’ailleurs, le décideur ultime reste souvent l’État même lorsqu’il n’est plus actionnaire au sens strict. En France, le décret Montebourg de 2014 et ses avatars, permettent au gouvernement de s’opposer à toute prise de contrôle étrangère sur des actifs stratégiques. En Allemagne, en Italie, en Espagne, des mécanismes équivalents existent. Toute fusion transfrontalière entre deux groupes européens devra donc obtenir l’aval de plusieurs gouvernements, dont les agendas industriels et politiques peuvent diverger. L’histoire a montré que ces négociations peuvent être longues et rédhibitoires.
Enfin, la question des standards et de l’interopérabilité représente un troisième écueil, souvent sous-estimé. Les armées européennes utilisent des équipements d’origines nationales différentes, avec des standards techniques, des protocoles de communication et des doctrines d’emploi qui ne sont pas nécessairement compatibles. Une fusion entre un spécialiste des missiles sol-air français et un fabricant de radars suédois peut sembler logique sur le papier ; dans la réalité industrielle, l’intégration des systèmes, des équipes d’ingénierie et des cultures d’entreprise prend des années.
L’enjeu des ruptures technologiques
Au-delà des mégafusions entre grands groupes, un enjeu peut-être encore plus crucial se joue dans l’écosystème des start-ups et PME de défense. L’Europe dispose d’un vivier réel d’innovations de rupture - drones autonomes, intelligence artificielle appliquée à la conduite de bataille, systèmes de guerre électronique de nouvelle génération, munitions rôdeuses, cyberdéfense offensive - mais peine à les faire croître à l’échelle et, surtout, à éviter qu’elles ne soient rachetées par des acteurs américains, voire par des fonds dont la traçabilité des capitaux laisse à désirer.
Les programmes américains comme la DARPA ou les fonds d’investissement ont démontré une capacité à transformer des innovations technologiques en systèmes opérationnels déployables en quelques années, avec des modèles économiques disruptifs qui court-circuitent les lenteurs des appels d’offres traditionnels. L’Europe, dont les cycles d’acquisition de défense durent encore souvent une décennie, a du mal à s’adapter à cette nouvelle temporalité. Même si des initiatives émergent. En France, le Fonds Innovation Défense géré par Bpifrance et la Direction Générale de l’Armement cherche à combler ce fossé. En Allemagne, la Bundeswehr a créé sa propre agence d’innovation sur le modèle de la DARPA. L’European Innovation Council (EIC) commence à orienter des financements vers les technologies à double usage. Mais les montants restent encore modestes comparés aux enjeux, et la coordination entre États membres trop sporadique.
Une urgence existentielle
La vraie révolution culturelle nécessaire est peut-être là : convaincre les grands groupes établis - BAE, Rheinmetall, Safran, Thales - de jouer un rôle d’incubateur et d’accélérateur pour les pépites technologiques de l’écosystème, plutôt que de les ignorer jusqu’à ce qu’elles soient rachetées par un concurrent américain. En France, l’écosystème "défense-tech" recèle des pépites qui cristallisent ces enjeux : Exail dans la navigation et les drones sous-marins, Unseenlabs dans la surveillance maritime par radiofréquence, ou encore Delair dans les drones professionnels militarisables. Le risque, bien identifié par la Direction Générale de l’Armement, est que ces sociétés soient siphonnées par des fonds anglo-saxons avant que les grands groupes européens n’aient eu le temps de les évaluer.
Le Fonds Innovation Défense de Bpifrance tente de créer des pare-feu mais il dispose de moyens modestes face à la puissance des fonds américains. Le chemin est encore long. La différence cette fois, est que l’urgence n’est plus seulement économique. Elle est existentielle. Dans un monde où la sécurité collective ne peut plus être déléguée, où les conflits de haute intensité sont redevenus une réalité européenne, et où la technologie militaire évolue à une vitesse que seules les organisations les plus agiles et les mieux dotées peuvent suivre, l’Europe n’a plus le luxe de tergiverser. Les grandes manœuvres ont commencé. Le temps presse.