Dominique Schelcher :
“Dans un monde qui nous demande de réagir à tout, instantanément, j’applique tous les jours le concept de la pause stoïque.” >
Nouvel invité de notre “Coffee talk”, le médiatique PDG de Coopérative U nous explique l’importance pour lui de cultiver sa curiosité. Livres, séries, films, podcasts... les goûts de cet adepte de la philosophie stoïcienne sont iconoclastes.
Quelles sont vos sources d’information quotidiennes ?
Je lis quatre journaux tous les jours. Je commence par Le Parisien, Les Échos, Le Figaro et le soir, Le Monde. Mais j’ai aussi beaucoup de remontées qui me viennent directement du terrain, de partout en France : nous sommes une coopérative de commerçants indépendants, avec 1 900 magasins, nos patrons sont tous des capteurs de ce qui se passe sur leur territoire. En ce moment par exemple nous suivons de très près les inondations.
Par quel canal communiquez-vous le plus ?
Avec le premier cercle de mes collaborateurs, on s’appelle beaucoup. Sinon, on utilise des boucles WhatsApp ou la messagerie Signal. Et les mails évidemment, qui restent un outil incontournable : je dois en recevoir 150 à 200 par jour environ, que je traite moi-même.
Quelle est l’information qui, en ce moment, pourrait vous mettre de bonne humeur ?
Ça serait qu’un homme politique tienne un discours qui ne soit pas anxiogène et projette la France vers l’avenir. On parle de retraite, de dette, de guerre, de crise… ce qui manque, je trouve, c’est un nouveau récit qui donne de l’espoir et redonne confiance aux Français.
Y compris si ce discours c’est le patron d’une enseigne concurrente qui le tient ?
Je ne crois pas au fait qu’un chef d’entreprise puisse prétendre, en France, à l’investiture suprême. Qu’il y ait des ministres techniques, comme Serge Papin actuellement, c’est une bonne chose. Mais pas pour les grandes fonctions qui appartiennent à l’univers politique. Cela ne s’improvise pas : la France ne se gère pas comme une entreprise.
Que consultez-vous sur votre téléphone si vous avez 10 minutes à perdre ?
Je n’aime pas l’expression "avoir des temps morts", je préfère parler d’interstices. Et dans les interstices, je consulte par exemple les réseaux sociaux, qui sont pour moi des sources d’information complémentaires.
Vous êtes vous-même très présent sur les réseaux sociaux, notamment X et LinkedIn. Vous en occupez-vous personnellement ?
C’est moi qui publie à 100 % : personne n’a les codes de mes réseaux sociaux ! On peut me faire des suggestions de posts, mais j’y mets toujours ma part, mes mots, mon accroche. C’est important pour rester authentique et ne pas perdre le lien avec ceux qui me suivent. C’est vrai que cela prend du temps, mais je le fais justement dans les interstices de mon emploi du temps, en programmant souvent des publications le soir pour le lendemain.
Interagissez-vous beaucoup avec ceux qui vous suivent ?
Oui je réponds facilement à ceux qui m’interpellent, je ne refuse jamais le dialogue. Je like aussi et commente les posts liés à notre coopérative. Par exemple, le dernier que j’ai liké sur LinkedIn c’était l’annonce de la reprise du Super U de Saint-Jean-de-Monts en Vendée par un jeune couple et du départ à la retraite du précédent propriétaire.
Avez-vous de vrais moments de déconnexion ?
Le soir après 21h00 j’arrête de regarder les messages sur mon téléphone et j’ouvre un livre. Je déconnecte aussi complètement le dimanche, pour me consacrer à ma famille, prendre l’air, lire.
Quel livre est sur votre table de chevet actuellement ?
J’ai terminé hier soir le livre du journaliste de RTL Martial You, Les Dindons, sur la crise de la classe moyenne en France. Je partage son constat, qui est que la classe moyenne est celle qui souffre le plus actuellement, même si je ne suis pas d’accord avec tout ce qu’il dit, notamment le descriptif qu’il fait de la grande distribution ou certaines solutions qu’il propose. Par exemple, il est contre la TVA sociale, alors que je ne balayerais pas totalement cette solution, parce que je pense que, face aux difficultés actuelles, il faut faire preuve de créativité. On caricature souvent cette TVA sociale, mais je pense qu’elle pourrait être une solution à la réduction du coût du travail en France, sans trop grever le pouvoir d’achat.
Y a-t-il un livre que vous aimez offrir ?
Pourquoi un leader doit être exemplaire, de Tessa Melkonian. C’est un petit essai très bref, mais qui décrit parfaitement l’importance de l’exemplarité et la façon de la mettre en œuvre, de la vivre. Je l’ai régulièrement offert. Et sur le plan plus personnel, j’ai souvent offert le Journal de Jean-René Huguenin. C’est un jeune auteur, qui s’est tué à 26 ans dans un accident de la route, dans les années 1960. Il avait écrit un roman, La Côte Sauvage, qui avait été salué de manière unanime par toute la critique. Ce jeune auteur avait devant lui une carrière extraordinaire. Son journal, qui vient de ressortir dans la collection Bouquins avec l’ensemble de ses écrits, est une formidable leçon de vie.
Quel auteur vous inspire particulièrement ?
Depuis toujours Montaigne. Ses Essais m’ont beaucoup nourri, j’y reviens régulièrement. Il est très moderne et ses écrits sont toujours pertinents, je trouve, pour aider à réfléchir sur soi, la société, la liberté. Il était d’une curiosité incroyable, ce qui est pour moi la plus grande de qualités, et d’une grande humilité. J’aime beaucoup sa phrase qui dit que même "sur le plus beau trône du monde, on n’est jamais assis que sur son cul !" J’aime aussi beaucoup Roger-Pol Droit, qui a l’art de parler simplement de choses compliquées. Et notamment son livre Alice au pays des idées.
Vendez-vous beaucoup de livres, chez U ?
Absolument : nous avons 13 % de parts de marché au global, mais 16 % pour les livres. Nous vendons beaucoup de livres de poche, de livres d’actualité et de livres jeunesse. C’est une vraie fierté et quelque chose que je défends. Nous avons aussi un prix des lecteurs et un prix du roman policier.
Si un auteur devait raconter votre vie, qui aimeriez-vous que ça soit ?
Je ne pense pas que ma vie le mérite, mais je serais heureux qu’un sociologue fasse mon portrait, le portrait d’un commerçant d’aujourd’hui. Je pense notamment à Jean Viard, que j’aime beaucoup et qui a publié mon deuxième livre l’année dernière, Le Bonheur est dans l’action.
Quelle est la dernière série que vous avez regardée ?
Ma femme ne comprend pas du tout pourquoi, mais j’ai eu un méga coup de cœur pour Stranger Things, sur Netflix. J’ai adoré cette bande de jeunes, leur complicité, l’humour et toute l’ambiance années quatre-vingt, notamment la bande-son. Sinon, je suis archi-fan des séries policières des pays du Nord, Islande, Norvège, Finlande… comme Shetland, sur Canal +.
Quel est votre petit plaisir coupable en matière de culture ?
Regarder une série en la binge-watchant, c’est-à-dire en regardant tous les épisodes à la suite le temps de vacances ou d’un week-end pluvieux.
Avez-vous un film culte ?
La vie est belle de Frank Capra. Un film en noir et blanc sorti en 1946, avec James Stewart et Donna Reed, que je revois avec plaisir chaque année à Noël. Il y a une réplique que j’aime beaucoup, c’est lorsque le héros, George Bailey, est sur le point de se suicider et que son ange gardien, Clarence, le sauve en lui disant "N’oubliez pas qu’aucun homme n’est un raté s’il a des amis".
Écoutez-vous des podcasts ?
Oui, au gré de l’actualité et des sujets, mais sans en suivre un en particulier. Je viens par exemple d’écouter un épisode du podcast de Xavier de Moulins, Les 1 001 vies, avec André Comte-Sponville, c’était passionnant. C’est un philosophe ancré dans le réel, concret, proche de l’économie, et qui parle aussi merveilleusement bien de la lecture et des mots.
Sortez-vous régulièrement au théâtre ?
Oui, en famille, avec mes enfants. Récemment nous sommes allés voir Edmond, la pièce d’Alexis Michalik sur Edmond Rostand. Et nous allons bientôt voir le Cercle des Poètes disparus, au théâtre Antoine.
Et côté musique : quelle serait l’affiche de votre concert idéal ?
Jean-Jacques Goldman. Je ne me suis jamais fait à son retrait… et je ne rêve que d’une chose, c’est qu’il se remette à chanter. Même si je sais qu’il ne le fera pas.
Est-ce qu’il y a un conseil qu’on vous a donné lorsque vous débutiez et qui vous est toujours utile au quotidien ?
C’était avant même de débuter : dès le lycée je me suis intéressé à la philosophie et passionné pour les stoïciens, notamment Épictète, Sénèque et Marc Aurèle. Avec un concept que j’applique tous les jours ou presque, celui de la "pause stoïque". L’idée est simple : dans un monde qui nous demande de réagir à tout, instantanément, la sagesse consiste à savoir s’arrêter une seconde. C’est notre espace de liberté, un instant de recul qui permet de réagir intelligemment. Je peux d’ailleurs conseiller un dernier petit livre récent qui en parle très bien : Invincible, de l’espagnol Marcos Vazquez, qui fait le lien entre cette philosophie antique et le monde d’aujourd’hui.