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Story de la semaine / Communication / 23/03/2026

Comment les entreprises se préparent-elles aux commissions d’enquête parlementaires ?

Un mot de travers… et c’est le bad buzz assuré. Pour aider les patrons à affronter les députés lors de commissions d’enquête désormais très médiatisées, il existe des formations sur mesure.

Vincent Bolloré, en mars 2024 à l'Assemblée nationale, devant la Commission d'enquête parlementaire sur l'attribution, le contenu et le contrôle des autorisations de services de télévision. Il devrait être de nouveau prochainement convoqué à l'Assemblée, dans le cadre de la Commission d'enquête sur l'audiovisuel public (photo Alain Jocard/AFP).

Jadis, personne ou presque n’y prêtait attention. Mais ces dernières années, les commissions d’enquête parlementaires se sont multipliées, gagnant à chaque fois (à l’exception de l’actuelle sur l’audiovisuel public, très décriée), en visibilité et en légitimité. Effets psychologiques de TikTok sur les mineurs, violences commises dans le milieu du cinéma et de l’audiovisuel du côté de l’Assemblée nationale ; impact du narcotrafic en France, scandale des eaux minérales du côté du Sénat… On ne compte plus les personnalités de tous horizons convoquées devant ces commissions. Mais comment celles-ci, à commencer par les dirigeants d’entreprise, sont-elles formées pour réussir leur prestation et ne pas, à l’inverse, dire la phrase malheureuse qui restera et faire mauvaise impression ?

Impossible de se défiler…

"Certains sous-estiment l’exercice, sourit le responsable d’un important cabinet de média training préférant rester anonyme. La plupart des dirigeants ou cadres dirigeants estiment que leur métier consiste à poser des questions et obtenir des réponses mais là, c’est exactement le contraire. C’est à eux de répondre et ils ne peuvent pas se défiler ou décider que la réunion est terminée. Ce n’est pas du tout la même chose. Je dis souvent "attention !" à celles et ceux qui croient pouvoir se débrouiller seuls, sans préparation." Un de ses collègues, ancien journaliste passé dans la communication de crise, ajoute : "Ces hauts dirigeants n’identifient pas forcément ce sur quoi ils vont être attaqués, ou même juste interrogés. Ils vivent enfermés dans l’écosystème, la doxa de la pensée de leur boîte, tout comme les personnes en charge de leur communication interne. Quand ils se retrouvent acculés, s’ils ne sont pas ou mal préparés, cela peut virer à la catastrophe. Comme on dit en anglais, "you can’t put lipstick on a pig !", rien ne sert de mettre du rouge à lèvres sur un cochon. Quand c’est moche, c’est moche et mieux vaut l’affronter que de faire ce qu’on fait les dirigeants de Nestlé face aux sénateurs en 2025." A savoir, lors de la commission d’enquête sur les eaux minérales, venir accompagnés d’avocats, alors qu’ils n’ont pas droit à la parole. Ou s’arc-bouter soit sur de très faibles éléments de langage, soit sur un refus de répondre. Rapporteur de cette commission d’enquête, le sénateur (PS) de l’Oise Alexandre Ouizille en garde un goût très amer : "Cela a produit une façon de nous répondre robotique, avec une véritable absence de sincérité qui leur fut très préjudiciable. Les éléments de langage préparés à l’avance avec les avocats ont produit un agacement de notre part et pour eux cela peut-être quelque chose de catastrophique. Quand deux des dirigeantes de Nestlé France ont refusé de nous répondre, tout le monde s’est dit qu’elles avaient des choses à cacher. Alors que ces commissions d’enquête ne sont rien d’autre qu’une nouvelle forme de démocratie très importante."

Dix minutes pour convaincre

Pour Olivier Doussot, ancien journaliste aujourd’hui dirigeant du cabinet de conseil en communication Omnigibus, "l’attitude de Nestlé constitue l’exemple même de ce qu’il ne faut pas faire". Quand il prépare ses clients à une audition, il leur fait d’abord travailler le propos préliminaire, cette possibilité qu’ont les personnes convoquées de s’exprimer librement avant que ne débute le jeu des questions-réponses. L’idée ? Être bref et concis (pas plus de dix minutes) ; ne pas parler trop vite ce qui laisse entendre que vous êtes stressé ; glisser habilement deux ou trois messages forts sur lesquels les élus risquent de rebondir lors de la discussion. "Et là, quand c’est réussi, c’est un peu vous qui dictez ce qui va être évoqué. Or c’est là que l’essentiel se joue, dans cette deuxième partie de l’audition."

La députée Laure Miller (Ensemble Pour la Republique, rapporteur) et le député Arthur Delaporte (PS, Président) lors de la commission d'enquête sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs, en juin 2025 à l'Assemblée nationale (photo Amaury Cornu/Hans Lucas/AFP).

Comme ses confrères communicants, Olivier Doussot commence par préparer des fiches sur les élus chargés d’interroger les dirigeants. Il les entraîne ensuite à répondre à l’éventuelle première question, à rester calme, à tenir une heure et demie, deux heures parfois. Car même de hauts dirigeants peuvent se laisser aller à stresser. "Plus le groupe industriel est important, plus ils angoissent", assure un formateur en media-training. "Ou alors, c’est l’excès inverse : vous êtes un patron hyperconnu, hypermédiatisé et vous pensez tout savoir. Et là, ça risque de mal se passer." Ce qu’Olivier Doussot appelle "la position haute. Je déconseille vivement cette attitude qui consiste à dire : "Moi, je sais parce que je dirige un groupe de tant de milliers de salariés". En gros d’opposer deux légitimités, celle des élus à celle de ceux qui "bossent" et sont censés mieux connaître la réalité." Une position qui risque, au minimum, de braquer députés et sénateurs.

Ne pas adopter la posture de l’accusé

Autres conseils : pas d’excès de technicité, via un vocabulaire trop pointu qui perdrait les interlocuteurs ; pas d’ironie, voire d’humour "parce qu’on ne rit pas tous de la même chose", souligne un communicant. "Quand vous voyez le journaliste et producteur Hugo Clément afficher un petit sourire narquois il y a quelques semaines, ça peut vraiment énerver les gens." Il est aussi recommandé de s’adresser le plus possible au rapporteur ou à la rapporteuse, "souvent bien plus importants que les présidents". Il ne faut vraiment pas prendre le passage devant les commissions d’enquête à la légère, insiste Olivier Doussot. "Celles-ci sont montées en compétences et en crédibilité." Et en visibilité, avec leur diffusion en direct et les nombreuses reprises de séquences sur les réseaux sociaux.

En coulisses, ce sont souvent les mêmes cabinets qui préparent les patrons aux interviews d’émissions telles que Cash Investigation ou Complément d’enquête. "Il faut savoir, comme au judo, retourner l’adversaire, sourit un communicant. On vous accuse d’avoir pris le taxi pour 2000 euros d’argent public alors que vous travaillez pour France Télé ? Vous répondez : "Non, j’ai surtout gagné 2 000 heures pour mieux préparer mon émission et mieux informer les Français !" Mais surtout, mon premier conseil, c’est celui-ci : on ne prend rien à la légère, mais on se calme. On n’est pas en position d’accusé, une commission d’enquête parlementaire n’est pas un tribunal. Certes, mieux vaut vraiment ne pas mentir et répondre aux questions mais les enjeux ne sont pas les mêmes."

Pédagogie… et esquive

Ancien (et furtif) secrétaire d’État chargé du Commerce Extérieur sous François Hollande, Thomas Thévenoud est aujourd’hui directeur associé au sein de Vae Solis Communication, qui, avec sa cinquantaine de salariés, prépare, elle aussi, des cadres dirigeants à se présenter devant les élus. Lui aussi insiste sur le cadre : "Vous n’êtes ni au tribunal ni en train de passer l’examen d’entrée à HEC. Le but du jeu est de faire de cette convocation un moment de communication, explique-t-il. Bien comprendre l’intérêt de ces auditions, faire preuve de capacité d’explication, de pédagogie en étant bien préparé car il ne faut pas y aller la fleur au fusil. On vient pour expliquer, affirmer ses positions, répondre le plus précisément possible, voire dans l’idéal formuler des propositions car, ne l’oublions pas, vous êtes assis face à la représentation nationale, à des personnes dont le rôle est de faire évoluer la loi."

Il faut aussi faire face à la fatigue, au manque de concentration, à la petite phrase qu’il ne fallait pas prononcer et sur laquelle vont se ruer les parlementaires. Et qui risquent d’être reprises massivement sur les réseaux sociaux. À entendre ceux qui les forment, certains dirigeants ressortent "lessivés" de leur audition. "C’est dans les moments de relâchement qu’on peut dire ce que l’on ne voulait absolument pas dire, la boulette qui va vous mettre dans une position indélicate et faire le buzz", prévient un communicant, qui compare certaines auditions à un sport de combat. En ce sens qu’il faut y maîtriser, durant le temps imparti, l’art de l’esquive, de la patience, parfois de la ruse et ce, jusqu’à la dernière seconde.

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