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Grandes Tendances / Énergie / 15/04/2026

Gaz : pourquoi une crise au Moyen-Orient fait flamber les prix en Europe

Si les prix du gaz ont augmenté avec la guerre en Iran, c’est plus par peur et anticipation que menace sur les approvisionnements. Et parce que l’Europe est passée d’un marché où le gaz arrivait de Russie à des prix fixés à l’avance à un marché ultra-concurrentiel, sans visibilité, ni stabilité.

Chargement de GNL (photo CFOTO/NurPhoto/AFP).

Dès le début de l’opération Epic Fury, le 28 février 2026, beaucoup ont redouté une baisse voire une rupture des approvisionnements en pétrole et en gaz naturel. Et en réponse, les prix ont commencé à augmenter. Aux premiers jours du conflit, le TTF, qui est la bourse du gaz de référence en Europe, cotée aux Pays-Bas, a bondi en quelques jours vers 60 à 70 €/MWh, sans toutefois qu’aucune rupture physique d’approvisionnement n’ait encore été constatée. Parce qu’en réalité, une bonne partie de la hausse des prix s’explique par une peur anticipée plutôt qu’une situation effective de rupture. Comme si le marché ne reflétait pas la crise, mais la fabriquait.

Reconstituer les stocks, sortir de la dépendance…

Bien sûr, la fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran, en réponse aux attaques américano-israéliennes et la destruction de champs de GNL qatari, ont bien des conséquences. Environ un quart du pétrole qui voyage par mer et près d’un cinquième du commerce mondial de gaz naturel liquéfié passe par le détroit d’Ormuz. Et le Qatar fournit 20 % du GNL mondial – mais une part limitée du gaz européen, de l'ordre de 5 à 10% selon les années. Heureusement, les conséquences restent, pour l’heure, limitées et, surtout, elles épargnent plutôt l’Europe qui, depuis 2022 et le début de la guerre en Ukraine, a revu et diversifié ses approvisionnements, pour ne plus revivre une situation de dépendance comme celle que nous avions pour le gaz avec la Russie. Les stocks sont aussi plus hauts, alors que nous arrivons au printemps et que la période de chauffe, fortement consommatrice en gaz, se termine.

Hausse le 1er mai pour les ménages français

La hausse des prix est donc, pour l’heure, surtout visible à la pompe, pour le pétrole. Pour le gaz, si les cours ont frôlé les 70 €/MWh en avril, ils avaient dépassé les 300 €/MWh au plus fort de la crise ukrainienne en 2022. Mais cette hausse sera tout de même visible dès le 1er mai sur les factures des ménages français. En effet, le prix repère de vente du gaz naturel, c’est-à-dire le prix de référence, va augmenter de 15,4 % le 1er mai en France. Pour les particuliers, dont les contrats sont indexés sur les cours du marché (70 % des ménages), cela représente une hausse moyenne d'environ 6 euros par mois sur la facture pour un foyer type. Pour les entreprises dépendantes du gaz, la hausse peut être bien plus importante.

Effet retard pour l’électricité

Surtout, on peut redouter une hausse des prix de l’électricité avec un effet retard et moins visible. En effet, les prix du gaz et de l’électricité sont liés, le gaz étant utilisé comme combustible pour la production d’électricité en support des autres moyens dans la majorité des pays européens. L’Allemagne, pays le plus dépendant au gaz est aujourd’hui le plus exposé à d’importantes hausses des prix de l’électricité quand la France, grâce au nucléaire, est mieux protégée.

Dans le même temps, les prix du gaz naturel aux États-Unis sont tombés à leur plus bas niveau depuis 17 mois, en raison de l’augmentation de l’offre et de la baisse de la demande. En effet, le gaz n’a jamais été aussi abondant aux États-Unis et il s’y négocie à des prix sans commune mesure avec ceux du Vieux Continent, jusqu’à cinq fois moins cher.

Anticiper le risque, sécuriser les volumes

Les approvisionnements en gaz ne sont donc pas, à l’heure actuelle menacés. L’Europe a des stocks importants et d’autres moyens de production opérants, alors que la saison de grande consommation est passée. Les États-Unis, eux, produisent plus qu’ils ne consomment. Et même la Chine et l’Inde, plus dépendants du gaz produit au Moyen-Orient, ont réussi à réduire leur dépendance en relançant l’utilisation de charbon et en multipliant les projets dans les énergies renouvelables.

Alors, comment explique-t-on cette flambée des prix du gaz ? C’est que, désormais, dès que le risque apparaît, les acteurs n’attendent pas. Les acheteurs sécurisent leurs volumes. Certains navires sont redirigés vers les marchés les plus rémunérateurs. Les cargaisons disponibles sur le marché dit "spot" — vendues au coup par coup, sans contrat préalable — se raréfient. Et cette raréfaction, déclenchée par l’anticipation et non par une rupture réelle, fait monter les prix. Ce mouvement valide alors a posteriori l’anticipation initiale.

C’est le paradoxe central du système énergétique mondial tel qu’il fonctionne aujourd’hui : la réalité physique n’a plus besoin de se matérialiser pour produire des effets économiques concrets. Et l’Europe, pour des raisons structurelles précises, est le premier marché à absorber ce choc.

Le gazoduc, un flux massif, direct et prévisible

Pour comprendre cette sensibilité extrême, il faut revenir à ce que l’Europe a perdu en 2022 et à ce qu’elle a dû construire à la place. Avant la guerre en Ukraine, près de 40 % du gaz consommé en Europe provenait de Russie, via des gazoducs. Ce gaz arrivait dans le cadre de contrats de long terme, à des prix négociés, avec une logistique amortie depuis des décennies. Nord Stream incarnait ce modèle : un flux direct, massif, relativement prévisible. Ce n’était pas de l’énergie bon marché par hasard, c’était de l’énergie bon marché par construction : le résultat d’une dépendance mutuellement organisée entre deux blocs qui avaient décidé de se lier.

Nord Stream n’était pas qu’un tuyau, c’était en réalité un modèle. Mais ce système a disparu en quelques mois : la part du gaz russe dans les importations européennes est tombée à moins de 10 %. Le vide laissé était colossal et il a été comblé par le GNL.

Ouvrir ou fermer le robinet

Avant 2022, le gaz naturel liquéfié représentait environ 30 % des importations de gaz européennes. Aujourd’hui, cette part dépasse 50 %, un chiffre qui résume l’ampleur du basculement. Mais il ne dit pas encore l’essentiel : ce n’est pas seulement la source du gaz qui a changé, c’est la nature même du système dans lequel l’Europe s’est insérée.

Le gaz russe arrivait par gazoduc : un flux continu, sous pression, dont le coût logistique était devenu marginal une fois les infrastructures amorties. C’était, en un sens, le gaz le plus simple du monde à utiliser, puisqu’il suffisait d’ouvrir le robinet.

Le GNL, une logistique complexe et coûteuse

Le GNL fonctionne différemment. Très différemment. Le gaz doit d’abord être refroidi à -162 °C pour se transformer en liquide, ce qui réduit son volume d’environ 600 fois et le rend transportable par mer. Il est ensuite chargé sur des méthaniers spécialisés, traversant des milliers de kilomètres d’océan, avant d’être déchargé dans des terminaux portuaires qui le regazéifient - c’est-à-dire le reconvertissent en gaz - pour l’injecter dans les réseaux locaux.

Chaque étape a un coût, un délai, une contrainte physique propre. La facture logistique totale (liquéfaction, transport et regazéification) représente entre 3 et 6 dollars par unité d’énergie transportée. C’est le seuil en dessous duquel l’opération cesse d’être rentable pour l’exportateur. Et c’est la raison fondamentale pour laquelle l’abondance américaine ne se traduit pas automatiquement en prix bas pour les Européens.

Depuis 2022, l’Europe a dû construire cette chaîne en accéléré - terminaux flottants déployés en urgence en Allemagne, aux Pays-Bas, en Italie, interconnexions renforcées, capacités de stockage étendues. Plusieurs dizaines de milliards d’euros engagés pour adapter un système qui n’avait pas été conçu pour fonctionner ainsi.

Le gaz russe était invisible dans sa logistique, alors que le GNL rend chaque contrainte visible… et chaque contrainte se paie.

Le paradoxe américain : l’abondance qui ne protège pas

C’est ici que le raisonnement devient contre-intuitif et c’est précisément ce point que les débats politiques européens peinent à intégrer. Les États-Unis sont devenus le premier exportateur mondial de GNL. Leur capacité de liquéfaction avoisine 130 millions de tonnes par an et leurs exportations effectives tournent légèrement en dessous de ce plafond technique, ce qui illustre précisément la contrainte structurelle. Leurs prix intérieurs sont très bas. Tout semble indiquer qu’ils pourraient stabiliser les prix européens.

Sauf que, d’une part, la capacité est plafonnée. Les terminaux de liquéfaction américains tournent déjà proches de leur plein régime. Les nouvelles capacités en construction - Plaquemines LNG, Golden Pass et d’autres -, ne seront pleinement opérationnelles qu’entre 2026 et 2028. On ne peut pas exporter plus que ce que les infrastructures permettent, quel que soit le niveau des prix.

Ensuite, transporter du gaz américain jusqu’en Europe n’est pas gratuit : liquéfaction, traversée de l’Atlantique, regazéification à l’arrivée… La facture totale crée un seuil de rentabilité incompressible. Or, quand les marchés se détendent, avec des hivers doux et des stocks européens bien remplis, l’écart entre le prix européen et le prix américain peut se comprimer jusqu’à frôler ce seuil. Dans ces moments, les exportateurs américains n’ont plus d’intérêt économique à envoyer leurs cargaisons en Europe. L’approvisionnement se tarit précisément quand les prix commencent à baisser, ce qui empêche toute normalisation durable.

Un marché ultra-concurrentiel

Enfin, le marché mondial du GNL n’est pas un robinet orienté vers l’Europe, c’est un marché d’enchères en temps réel, où chaque cargaison non contractée va au plus offrant. Et la concurrence est rude. Notamment en Asie. La Chine, le Japon, la Corée du Sud, l’Inde sont des marchés structurellement avides, souvent prêts à payer davantage que les Européens. En période de tension, les prix asiatiques dépassent régulièrement les prix européens.

Et le gaz se vend, c’est normal, au plus offrant. L’Europe n’est pas un marché prioritaire dans ce système, elle est l’acheteur résiduel qui reçoit ce que l’Asie n’a pas pris.

L’Europe ne fait pas bloc

Il serait inexact de présenter l’Europe comme un bloc homogène également exposé à ces tensions. La réalité géographique est plus nuancée et cette nuance aggrave encore un peu plus le problème collectif.

Il y a en Europe des pays directement branchés sur le marché mondial. C’est le cas de l’Espagne, du Portugal, de la France, de la Belgique ou encore des Pays-Bas, qui disposent de grands terminaux de regazéification. Ils absorbent les hausses de prix en temps réel, sans amortisseur. Ce sont eux qui portent le plus immédiatement la volatilité des marchés mondiaux.

Il y a ensuite des pays avec des alternatives partielles. L’Italie par exemple reçoit du gaz algérien par gazoduc et a diversifié depuis 2022 vers l’Azerbaïdjan et le GNL africain. L’Espagne bénéficie également d’un gazoduc venant d’Algérie. Mais ces routes offrent un bouclier seulement partiel, car ni l’Algérie ni l’Azerbaïdjan ne disposent des volumes nécessaires pour peser structurellement à l’échelle du continent.

Pays sous dépendance Russe

Et puis il y a encore des pays sous dépendance russe assumée, comme la Hongrie ou la Slovaquie, qui continuent de recevoir du gaz russe via des accords maintenus politiquement après le début de la guerre en Ukraine. C’est ce qui explique que le prix du gaz pour les ménages hongrois reste administré à des niveaux sans rapport avec le marché : c’est une rente géopolitique négociée avec Moscou, dont le coût n’est pas tarifaire, mais stratégique.

Aujourd’hui, l’Europe affronte un marché mondial unifié avec une réponse nationale fragmentée. Cette fragmentation est une vulnérabilité structurelle pour nos pays et en cas de choc majeur, les mécanismes de solidarité intra-européenne restent théoriques. Chaque État défend d’abord son propre approvisionnement.

Choc sur les marges

Pour les ménages, le choc n’est pas toujours immédiat : il est amorti, étalé dans le temps, partiellement lissé par les contrats de fourniture. Mais cette apparente modération est trompeuse. Car le choc n’est pas annulé, il est déplacé et il s’installe dans la durée. Dans un budget européen moyen, l’énergie représente déjà 7 à 10 % des dépenses contraintes, pour le chauffage, l’eau chaude et la cuisine. Chaque tension géopolitique se retrouve, avec quelques semaines de décalage, dans les factures. Et depuis 2022, ces hausses se sont succédé sans que les prix retrouvent leurs niveaux d’avant-crise.

Pour les entreprises, en revanche, le choc est immédiat et structurel. Dans les industries intensives en énergie, comme la chimie, les engrais, le verre, la céramique ou la sidérurgie, le gaz peut représenter 20 à 40 % des coûts de production. Une hausse durable du prix du gaz peut totalement effacer les marges.

Délocalisation à bas bruit

Et face aux États-Unis - où le gaz industriel reste deux à quatre fois moins cher - l’écart devient un facteur de délocalisation silencieux. Une érosion continue, qui oriente les décisions d’investissement loin de l’Europe à chaque nouveau cycle de tension.

Ce que les tensions au Moyen-Orient exposent dépasse le seul marché du gaz. L’Europe a changé de régime énergétique. Elle est passée d’un système organisé autour de flux relativement stables - contractualisés, géographiquement proches, politiquement encadrés - à un système globalisé, concurrentiel et structurellement instable. Un marché où l’offre est contrainte par des infrastructures qui ne se construisent pas en quelques mois, où la demande est mondiale et dynamique, et où les prix se forment ailleurs, à Houston, à Doha, à Tokyo, selon des logiques que l’Europe ne maîtrise pas.

Dans ce système, une tension locale produit un choc global, parce que c’est ainsi que fonctionne un marché unifié auquel l’Europe a adhéré dans l’urgence, sans en négocier les règles. L’Europe peut-elle durablement fonctionner dans un système énergétique qu’elle ne contrôle pas ? Ou est-ce que cette dépendance finira, tôt ou tard, par redéfinir sa place dans l’économie mondiale ?

Sources
  • Prix et marchés du gaz
    - EIA — *Short-Term Energy Outlook, novembre 2025*, U.S. Energy Information Administration
    www.eia.gov/outlooks/steo/archives/nov25.pdf
    - EIA — *"Ten years after first Sabine Pass cargo, U.S. LNG exports are still on the rise"*, Today in Energy, 1er avril 2026
    www.eia.gov/todayinenergy/detail.php?id=67224
  • Offre mondiale de GNL
    - IEA — *Gas Market Report, Q1 2025*, International Energy Agency, publié le 25 janvier 2025
    www.iai.it/sites/default/files/iea_gas-report-q1-2025_250124.pdf
    - Kpler — *"Natural gas and LNG : Top 5 market drivers for 2026"*, 29 mars 2026
    www.kpler.com/blog/natural-gas-and-lng-top-5-market-drivers-for-2026
    - Kpler via Bloomberg / Energy Connects — *"Global 2025 LNG Exports Saw Biggest Jump in Three Years"*, 30 décembre 2025
    www.energyconnects.com/news/gas-lng/2025/december/global-2025-lng-exports-saw-biggest-jump-in-three-years-kpler-says/
  • Prix de l’énergie en Europe — ménages et entreprises
    - Eurostat — *"EU household gas prices rise in the second half of 2024"*, publié le 5 mai 2025
    ec.europa.eu/eurostat/web/products-eurostat-news/w/ddn-20250506-3
    - Eurostat — *"Household gas prices fall 8.1 % in the 1st half of 2025"*, publié le 28 octobre 2025
    ec.europa.eu/eurostat/web/products-eurostat-news/w/ddn-20251029-1
  • Infrastructure et marchés européens
    - ACER/CEER — *Market Monitoring Report 2024 (données 2023)*, publié en novembre 2024
    www.ceer.eu/publications/market-monitoring-report/
  • Flux mondiaux et détroit d'Ormuz
    - EIA — *"World Oil Transit Chokepoints"*, U.S. Energy Information Administration
    *(dernière mise à jour officielle : juillet 2017 — utilisé comme ordre de grandeur structurel)*
  • Compétitivité industrielle européenne
    - Mario Draghi — *"Report on the future of European competitiveness"*, remis à la Commission européenne le 9 septembre 2024
    ec.europa.eu/regional_policy/whats-new/newsroom/23-10-2024-draghi-s-report-on-the-future-of-european-competitiveness
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