Isabelle Giordano :
"Quand on fait du mécénat, on n’est pas là pour se mettre en avant, mais pour relayer les histoires de ceux qui se retroussent les manches, qui agissent…" >
Spécialiste du cinéma pour Canal+, journaliste pour France Inter, elle est aujourd’hui Déléguée générale de la Fondation BNP Paribas, où elle s’efforce de "rendre le monde plus beau", par des actions de mécénat, comme le Projet Banlieues qui fête ses 20 ans. Elle nous en parle, dans ce coffee talk.
Comment vous informez-vous, le matin ?
Je me réveille avec la radio, branchée sur France Inter. J’écoute aussi la radio quand je circule en voiture, ce qui m’arrive de moins en moins souvent, ou des podcasts lorsque je vais travailler à pied, en traversant le pont des Arts et la cour du Louvre. J’ai découvert par exemple récemment Le Souffle de la pensée, de France Culture, avec des philosophes. Rien que le titre est formidable.
Lisez-vous aussi les journaux ?
Oui, même si je consomme un peu moins d’info qu’auparavant car je trouve qu’on est vite noyé sous les nouvelles dramatiques. Je démarre toujours le journal par la fin, donc les pages culture, les pages sport. On y trouve quand même, heureusement, toujours quelques pépites et bonnes nouvelles. J’ai aussi installé l’appli de RaiNews, parce que j’essaye de m’améliorer en Italien et qu’un moyen que j’ai trouvé pour le faire, c’est de regarder de temps en temps les journaux ou d’écouter la radio italienne. Je consulte aussi régulièrement The Guardian, pour avoir une autre vision du monde que celle franco-française. Et parce que je trouve qu’il y a plus de bonnes nouvelles que dans la presse française. Nous avons un traitement de l’actualité plus anxiogène et plus critique ou polémique, ce qui donne parfois le sentiment de tourner en rond sur certains sujets, comme un renard qui se mord la queue.
Est-ce qu’il y a une nouvelle qui, en ce moment, pourrait vous mettre de bonne humeur ?
Les nouvelles qui viennent du monde associatif, je les trouve plutôt réjouissantes. Par exemple, d’apprendre que l’association Viensvoirmontaf, que nous soutenons, a permis à des élèves sans réseau de trouver leur stage de 3e, en lien avec leurs souhaits d’orientation. Plus généralement, j’aime beaucoup les histoires, surtout si elles sont positives et qu’elles m’apprennent quelque chose. Je suis notamment une grande fan des Échos Week-end. Mon goût du journalisme, vient de ce goût du récit, de la littérature. Je crois que dans mon métier actuel, on a besoin de récits, pour porter des histoires de ceux qui se disent invisibles – et qui le sont - et pour qu’on réapprenne à voir ce qui fonctionne, malgré les difficultés. Quand on fait du mécénat, de la philanthropie, on n’est pas là pour se mettre en avant, mais pour relayer et porter les histoires de gens qui se retroussent les manches, qui agissent, qui créent des entreprises ou lancent des initiatives. Et de belles histoires, j’ai la chance d’en voir chaque jour ou presque avec nos différents partenaires. Le récit est important parce qu’aujourd’hui, si vous ne prenez pas la parole, vous n’êtes pas répertorié, vous restez invisible. La nature même du mécénat, c’est faire le bien et ne pas le dire. Sauf que, dans ce nouveau monde, il faut exister sous forme de récits. Et cela sera encore plus le cas demain avec l’intelligence artificielle : Chat GTP et les autres outils issus de l’IA utilisent les informations déjà répertoriées par les Gafam.
Et est-ce qu’il y a à l’inverse une nouvelle qui, à l’inverse, pourrait vous inquiéter ?
Toute nouvelle déclaration de Donald Trump est généralement un peu inquiétante, non ?
Regardez-vous votre téléphone en vous couchant et en vous levant ?
J’essaye de ne pas le faire, de poser le téléphone deux heures avant d’aller me coucher et de prendre plutôt un livre. Sinon, c’est vrai que ça peut devenir très addictif, surtout avec les réseaux sociaux.
Si vous avez 15 minutes à perdre, que regardez-vous sur votre téléphone ?
Je jette un œil à Instagram. Comme je m’intéresse beaucoup au cinéma, l’algorithme me propose de nombreux extraits de films. C’est toujours agréable de revoir Sophia Loren danser dans un film ou Romy Schneider dans les Choses de la vie.
Quels sont les réseaux sociaux que vous utilisez et ceux que vous évitez ?
J’ai totalement quitté X. J’utilise LinkedIn, surtout pour relayer les actions de la Fondation et de nos partenaires. Et Instragram, pour un mélange de vie pro et perso, parce que je trouve ça très agréable de partager des passions, comme le cinéma, mais aussi de retrouver des gens que j’ai pu croiser dans la journée, ou encore de découvrir de nouvelles recettes de cuisine. Il y a, heureusement, quelque chose de très positif dans ces réseaux, c’est la notion de partage. C’est presque une forme d’éducation populaire, telle que j’ai pu la trouver quand j’ai démarré la télé à 25 ans et que c’était un moyen de faire découvrir de nouvelles choses au plus grand nombre.
Likez-vous beaucoup de contenus sur les réseaux sociaux ?
Oui, même si je me sens un peu schizophrène quand je le fais, parce que, d’un côté, cela permet de rendre visible des associations et des actions qu’on a envie de soutenir, mais de l’autre, on participe à nourrir ces algorithmes et ces réseaux qui nous transforment un peu en hamster qui tournent en boucle dans leurs fils d’actualité.
Quel est le dernier contenu que vous avez liké ?
Le film de Mélissa Godet sur la Maison des Femmes, créée par Ghada Hatem-Gantzer. C’est important d’en parler alors que le nombre de féminicides ne baisse pas, que les financements pour ces structures sont de plus en plus compliqués à obtenir.
Avez-vous un émoji préféré pour réagir sur les réseaux sociaux ?
J’aime beaucoup le pouce en l’air. C’est positif, ça correspond à ce que je fais, à ce que je suis. Et puis j’aime beaucoup celui qui rigole, parce que je ne suis pas une enfant de Canal pour rien : je crois qu’il faut mettre de l’humour dès que l’on peut, surtout dans le monde dans lequel on vit. Et dans mon métier, j’ai envie de mettre un maximum d’humour, parce que je pense que, comme le disent Éric Toledano et Olivier Nakache, les grandes causes sont mieux entendues lorsqu’il y a de l’humour.
Quel livre lisez-vous en ce moment ?
Le dernier livre de Bruno Patino, Le temps de l’obsolescence humaine, qui décrit de façon très lucide le monde d’aujourd’hui et le monde de demain et notamment les dangers, ou les risques induits créés par l’Intelligence Artificielle. C’est très documenté et un peu angoissant.
Quel est le livre qui, de tous, vous a le plus marqué ?
Sans doute Les Misérables, de Victor Hugo. C’est un livre que je relis régulièrement. Je l’ai aussi vu récemment en pièce au théâtre, revisité par des jeunes, dans le cadre du festival de théâtre rural La Grande Hâte, en Bourgogne. C’était intéressant de voir à quel point ça parle de l’époque, d’aujourd’hui et je trouve que ça donne envie de se lever le matin et faire quelque chose pour réparer ce monde ! Et la langue de Victor Hugo est parfaite, absolument parfaite.
Est-ce qu’il y a un livre que vous aimez offrir ?
En ce moment, j’offre les livres que j’édite, puisque j’ai la chance de diriger une collection chez Calmann Lévy, L’Engagée, qui a pour ambition de mettre en avant des parcours de vie qui donnent envie de s’engager, comme par exemple Veiller, de Philippe Torreton, qui a été lu par Abd al Mali au théâtre, qui est comme un long poème de 160 pages. Nous avons aussi publié des récits comme celui d’Elsa Da Costa et son ONG Ashoka France, autour de l’innovation sociale (À nos cœurs vaillants, Manifeste pour une culture de l’engagement, Calmann Levy, NDLR). L’engagement citoyen devrait être plus valorisé. J’ai participé il y a quelques jours au Sommet de la Mesure d’Impact, au Conseil économique social et environnemental. L’un des constats était que les jeunes ne votent plus, mais ce n’est pas pour autant qu’ils ne sont pas engagés. Ils sont dans des associations, ils ont des avis politiques, ils s’informent à leur manière sur la politique, mais, en revanche, ils ne croient plus à la politique telle qu’on la fait aujourd’hui, qu’ils jugent archaïque. Pourtant, je suis persuadée qu’on peut récupérer une partie de cette jeunesse, lui redonner confiance et faire en sorte qu’elle ne bascule pas vers les extrêmes. Et, à mon sens, cela passe par le récit et le contre-récit : donner la parole, donner à voir ce qui se fait concrètement, montrer ceux qui agissent et ce qu’ils parviennent à changer.
Regardez-vous des séries ?
Non, c’est trop chronophage et addictif. Et si veut essayer d’avoir une vie personnelle, de faire un peu de sport, de voir des amis, de conserver une vie sociale, de se cultiver… je ne vois pas où mettre les séries. Les seules que je regarde sont de courtes séries documentaires, comme une série en trois épisodes sur Marilyn sur Arte (Marilyn, la célébrité à tout prix). J’ai aussi beaucoup aimé High School Radical de Max Laulom, toujours sur Arte. C’est un documentaire, dans lequel, dix ans après un échange scolaire dans l’Oklahoma, en pleine Amérique profonde, il retourne voir ses anciens amis pour essayer de comprendre pourquoi neuf sur dix sont devenus trumpistes. Ce que je trouve intéressant, avec cette nouvelle forme de journalisme, c’est qu’elle cultive parfois le dialogue, elle n’est pas dans l’invective ou la critique dénonciatrice systématique. Son prochain projet est une série documentaire sur les jeunes qui font la fête dans les pays en guerre, qui sera diffusé sur Youtube. Le premier épisode sera sur Kiev et l’Ukraine, un pays avec lequel nous avons de nombreux échanges avec la Fondation.
Avez-vous un film culte ?
J’ai une grande admiration pour le cinéma d’Olivier Nakache et d’Éric Toledano, qui est un cinéma qui traite de sujets de société, de nos différences, de la manière dont on peut, comme le disait Lévinas, trouver une vérité dans le regard de l’autre, quel qu’il soit. Donc je dirais Intouchables, ou leur tout dernier, Juste une illusion, qui parle d’adolescence. Ils arrivent parfaitement à capter, avec beaucoup d’humour, ce moment crucial, l’âge des possibles, cette période complexe et extraordinaire faite de crises et d’opportunités, où on nous demande de plonger sans savoir nager et qui nous parle encore à nous, personnes de plus de 50 ans.
Et une réplique culte ?
Il y en a tellement… "Love is a stream, it never stops", Gena Rowlands dans Love Streams de John Cassavetes. L’amour est un flux, ça ne s’arrête jamais… Ça me parle parce que je pense que quand on aime, on aime pour toujours. C’est très romantique.
Avez-vous un petit plaisir coupable en matière culturelle ?
J’ai une passion pour Dalida. Je ne sais pas si c’est coupable ou pas !
Quel est le dernier vraiment spectacle vivant que vous avez vu qui vous a fait vibrer ?
De la danse, le chorégraphe Hofesh Shechter, au théâtre des Abbesses. Et des élèves que nous accompagnons avec la Fondation et qui sont venu danser au Ministère de la culture : Hip-hop Turgot, la première classe de hip-hop en France, en section sportive au Lycée Turgot à Paris. C’est à la fois très joyeux et plein d’énergie, mais c’est aussi une forme d’excellence, avec derrière beaucoup de travail, de détermination, de rigueur.
Est-ce qu’il y a un artiste que vous regrettez de n’avoir jamais vu sur scène ?
David Bowie, ma passion. Je ne l’ai jamais vu en concert. Mes copines allaient voir les concerts mais, moi, je n’avais pas le droit de sortir pour aller voir des concerts quand j’étais ado. Et même plus tard, je l’ai toujours loupé.
Si quelqu’un devait jouer votre rôle au cinéma, qui ça pourrait être ?
Quelle question ! Robin Williams ou Jim Carrey. J’aime bien les gens qui ont à la fois une puissance comique et de la tragédie en eux. Je les admire tous les deux et j’ai eu la chance de les interviewer et de beaucoup discuter avec eux.
Si quelqu’un devait écrire votre propre histoire, qui choisiriez-vous ?
Éric Fottorino, parce qu’il est, comme moi, à cheval sur sa passion de l’info et sa passion du cinéma. Et parce que c’est un innovateur. Il a été longtemps dans une institution, qui est Le Monde, et il a été capable de se réinventer, avec Le 1 et Légende. Il est passionnant aujourd’hui, avec la Fondation, d’aider ceux qui aident et de donner du pouvoir à ceux qui contribuent à transformer la société, grâce à l’innovation sociale, la recherche d’impact. Il n’y a aujourd’hui que 9 % d’entreprises mécènes, il apparaît nécessaire de réfléchir collectivement à de nouveaux modèles de financements et de nouvelles alliances.
Est-ce qu’il y a un conseil qu’on vous a donné quand vous débutiez et auquel vous repensez encore parfois aujourd’hui ?
Une phrase de Michel Denisot, avec qui j’ai beaucoup appris : "L’important ce sont les réponses, pas les questions". Parce que ça nous remet vraiment dans une disposition d’écoute, d’humilité et de vrai dialogue. C’est une position nécessaire quand on est journaliste, mais aussi quand on travaille dans les métiers du care : l’infirmière, le professeur, le policier, le juge, tous ces gens qui sont dans l’attention portée à l’autre et qui sont malheureusement peu payés et peu valorisés.
Pour les 20 ans du Projet Banlieues, qui a permis d’accompagner 1 500 associations de quartier et 1,6 million de bénéficiaires, sur l’éducation, l’insertion professionnelle et le mieux vivre-ensemble, la Fondation BNP Paribas lance le Projet Banlieues Tour. Une série de rencontres, organisées avec la Fédération des Trucs qui Marchent. Après Nantes le 10 avril et Paris le 16 avril, le Projet Banlieues Tour fera étape en île de France le 22 juin, en Guadeloupe et à La réunion en juillet, à Marseille et Lille en septembre, à Montpellier le 8 octobre, à Toulouse le 15 octobre, mais aussi à Strasbourg et Lyon en novembre…
Plus d’informations sur Projet Banlieues | Fondation BNP Paribas