Stripper index : le monde économique à la recherche d’une nouvelle boussole >
Dans un monde incertain, on a besoin de repères, d’où l’importance des indicateurs. Certains sont fiables et ont fait leur preuve. D’autres émergent et séduisent, sans pour autant être réellement pertinents. Mais ce qu’ils disent du monde et de l’économie est révélateur. Décryptage.
Et si la prochaine récession se lisait avant Wall Street dans les pourboires laissés aux strip-teaseuses et travailleuses du sexe ? C’est en tout cas la légende qui entoure le "Stripper Index", supposé indicateur avancé de récession économique, qui fait une corrélation entre l’évolution des pourboires laissés dans les clubs de strip-tease et le climat économique. En effet, les sommes dépensées dans les clubs pour adultes seraient l’exemple parfait d’une dépense "de loisir", non essentielle, que les consommateurs "coupent" lorsque la situation économique se tend. Payés en espèces, sans engagement, immédiatement ajustables, ces services verraient leurs recettes s’ajuster avant les ventes au détail, avant les indices PMI, avant les enquêtes de confiance. La baisse des pourboires dans ce secteur sulfureux anticiperait donc ce que montrent les grands indicateurs économiques classiques.
Avec la guerre en Ukraine, la crise inflationniste et plus récemment la guerre en Iran, cet index fait de nouveau parler de lui. Sur les réseaux sociaux notamment, circule un graphique qui superpose aux indices S & P 500 et Nasdaq les courbes qui montrent l’évolution des recherches Google pour le mot "escort", les nouvelles inscriptions sur les plateformes qui proposent des services d’escort et les tarifs horaires pratiqués. Le tout sur la période 2000-2025. La source unique citée est Erobella, une plateforme commerciale d’escortes britanniques, qui a construit son propre index propriétaire entre 2023 et 2025.
Faux indicateur, vrai symptôme
Mais cet indicateur insolite est-il aussi fiable que certains le prétendent ? Après la faillite de Lehman Brothers en septembre 2008, plusieurs articles de la presse américaine avaient documenté l’effondrement précoce des recettes des strip-clubs de Las Vegas et d’Atlanta — bien avant que les indicateurs officiels n’enregistrent l’ampleur du choc. L’observation est empiriquement fondée. Elle a été reprise lors de la pandémie de 2020 et du ralentissement de 2022.
En réalité, l’objet ne tient pas comme indicateur. La première limite à sa fiabilité est qu’il n’existe pas de statistiques officielles et que la collecte de données repose essentiellement sur des témoignages et observations empiriques, sans grande fiabilité. Dans le cas du graphique qui circule actuellement, les données viennent d’un opérateur commercial, Erobella, qui agrège ses propres inscriptions, ses propres tarifs, ses propres recherches associées. Méthodologie non publique, aucun audit indépendant, aucune validation académique, aucun article fondateur dans Bloomberg, le Financial Times, le Wall Street Journal ou The Economist.
Ourlets et rouge à lèvres
Cet indicateur, insolite et amusant à regarder, n’est en réalité pas un outil fiable de prévision. En revanche, si on le considère comme un symptôme, il devient beaucoup plus intéressant. La question intéressante n’est en effet pas de savoir si le Stripper Index prédit la récession, mais de comprendre pourquoi un tel objet circule autant et fait parler de lui ?
Le Stripper Index appartient à une famille plus ancienne. Le Hemline Index, attribué à George Taylor à Wharton dans les années 1920, supposait que les ourlets raccourcissent en période de prospérité et s’allongent en période de crise. Aucun travail sérieux n’a confirmé la relation. Le Lipstick Index, formulé par Leonard Lauder d’Estée Lauder après le 11 septembre 2001, suppose que les ventes de rouge à lèvres augmentent en période de ralentissement. La pandémie de 2020 en a montré la fragilité, le port du masque ayant pesé sur les ventes alors même que la période était économiquement dégradée. Le Men’s Underwear Index, attribué à Alan Greenspan, repose sur l’idée que les hommes différeraient l’achat de sous-vêtements quand leur budget se tend. Hot Waitress, Champagne, Skyscraper : tous transforment un objet culturel ou un comportement de consommation en signal. Aucun n’a toutefois passé le seuil de l’indicateur validé. Tous restent en circulation comme curiosités.
Image mémorisable
Le Stripper Index s’inscrit dans cette tradition. Comme ses prédécesseurs, il offre une lisibilité immédiate, une image plus mémorisable qu’un tableau de comptes nationaux. Comme eux, il ne mesure pas vraiment ce qu’il prétend mesurer. La nouveauté du Stripper Index ne tient donc pas à sa méthode, aussi fragile que celle des autres indices alternatifs. Elle tient au domaine qu’il rend disponible pour la mesure.
Les anciens indices portaient sur des objets visibles de la consommation : un vêtement, un cosmétique, un sous-vêtement. Le Stripper Index porte sur autre chose : sur une plateforme commerciale qui agrège des inscriptions d’escortes et des tarifs horaires. Le glissement n’est pas anodin et dit où l’économie est désormais en mesure d’aller chercher ses signaux.
Depuis les années 1970, l’extension du périmètre mesurable s’est faite par paliers successifs : d’abord les services, puis l’attention, puis la relation, et enfin l’intimité. À chaque étape, une part de l’activité humaine est entrée dans des séries comptables qui ne la captaient pas. Selon les données de la Banque mondiale, la part des services dans le PIB français est passée d’environ 55 % à la fin des années 1960 à 71 % en 2024. Aux États-Unis, elle dépasse 75 % au début des années 2020. La valeur mesurée ne disparaît pas de l’industrie, elle se déplace vers des activités où la production prend la forme d’un service, d’un accès, d’une relation, d’une attention ou d’une donnée. Ce qui entre dans le champ économique n’est plus principalement ce qui se fabrique, mais ce qui circule sous forme de prestation, de signal ou de trace.
L’attention humaine comme variable comptable
L’extension s’est poursuivie. La publicité numérique représentait moins de 5 % du marché publicitaire mondial en 2000. En 2024, les estimations sectorielles privées la situent au-dessus de 55 %. La publicité n’achète plus un emplacement, elle achète des segments d’attention, des profils de consommateurs potentiels, des comportements observés. Meta Platforms publie chaque trimestre son revenu moyen par utilisateur, son ARPU. En 2024, il s’élevait à environ 224 dollars annuels en Amérique du Nord, contre 11 à 12 dollars dans le reste du monde. L’attention humaine est devenue une variable comptable segmentée, dont la valeur unitaire peut varier de un à vingt selon la zone géographique.
À chaque étape, deux choses se passent en même temps. Un nouveau domaine devient économique. Et il devient mesurable. Le service tertiaire a fait entrer dans les comptes nationaux des activités qui restaient hors comptabilité directe. Le numérique a rendu mesurables des comportements - comme un clic, une recherche, un temps passé -, qui ne laissaient auparavant aucune trace exploitable. Chaque extension de la valeur appelle ses propres capteurs. Et chaque nouveau capteur ouvre un domaine supplémentaire à la mesure.
Audit des sentiments
Restait l’intimité. Elle est entrée dans les comptes par les plateformes. L’amorce des relations affectives a été la première. Selon les rapports financiers de Match Group, propriétaire des applis de rencontre Tinder, Hinge, Match.com et OkCupid, le chiffre d’affaires du groupe atteignait 3,5 milliards de dollars en 2024, pour 15,2 millions d’utilisateurs payants. Bumble, le second acteur global, déclarait 970 millions de dollars de revenus et 4,2 millions d’utilisateurs payants la même année. Match Group est coté sur le Nasdaq. La rencontre amoureuse, autrefois pure forme sociale, est devenue un segment économique audité, mesuré, comparable.
Le segment suivant concerne la production directe de contenus intimes. Selon les comptes de Fenix International déposés à Companies House, OnlyFans revendiquait fin 2024 4,6 millions de créateurs et 377,5 millions d’utilisateurs, en hausse de 13 % et près de 25 % par rapport à 2023. Les chiffres financiers traduisent l’échelle de l’opération : les utilisateurs ont dépensé 7,2 milliards de dollars sur la plateforme en 2024. Sur ce total, 5,8 milliards ont été reversés aux créateurs, la plateforme prélèvant 20 % de chaque paiement. Le revenu propre de la société atteint ainsi 1,4 milliard de dollars, pour 520 millions de dollars de bénéfice net après impôts. Fenix International n’emploie que 46 personnes en direct. Son propriétaire unique, Leonid Radvinsky, a perçu 701 millions de dollars de dividendes sur l’exercice. Le groupe est en discussion pour une cession à 8 milliards de dollars de valorisation.
Signaux innombrables, opaques, peu intelligibles
Une relation amoureuse, autrefois pure forme sociale, devient un abonnement à 19,99 dollars par mois. Une exposition intime, autrefois geste privé, devient un revenu, un tarif, un taux de conversion. La sexualité tarifée, longtemps restée hors des séries économiques stabilisées, devient un index. L’interface ne se contente pas de mettre en relation : elle transforme à son tour la relation en suite d’opérations observables. C’est cette transformation qui rend la relation mesurable, puis exploitable. Quand Erobella transforme ses tarifs horaires d’escortes britanniques en courbe sur vingt-cinq ans, c’est bien le signe qu’il existe désormais une infrastructure qui produit ce type de données comme sous-produit normal de son fonctionnement.
Mais si, d’un côté, le capitalisme numérique multiplie les données (jamais autant de comportements humains n’ont été suivis, quantifiés, segmentés), de l’autre, cette profusion ne rend pas nécessairement l’économie plus intelligible. Elle produit des signaux innombrables, souvent propriétaires, souvent opaques, souvent intéressés. L’abondance de traces ne remplace pas une mesure robuste. Elle peut même la brouiller. Le Stripper Index illustre bien cette contradiction : il ressemble à une donnée, il possède un graphique, des séries, un récit, il mime la forme d’un indicateur… mais sa substance statistique reste fragile. Il dit deux choses à la fois : la volonté de tout mesurer, et la difficulté de distinguer, dans cette mesure généralisée, ce qui éclaire vraiment le réel.
L’intimité comme donnée
C’est pourquoi le Stripper Index ne prédit peut-être rien de la prochaine récession. Ce qu’il prédit, ou plutôt ce qu’il révèle sans en avoir l’intention, c’est où l’économie est désormais en mesure d’aller chercher ses signaux. Le Stripper Index est un mauvais thermomètre de la récession, mais un bon révélateur du thermomètre lui-même. Il montre où l’économie place désormais ses instruments : non plus seulement dans les usines, les magasins, les banques ou les administrations statistiques, mais dans les plateformes, les recherches, les profils, les tarifs, les inscriptions, les traces laissées par les individus dans les zones les plus personnelles de leur existence.
Le Stripper Index ne bat probablement pas Wall Street. Il montre plutôt ce que les marchés, les médias économiques et les plateformes sont désormais prêts à regarder partout, même dans les recoins les plus sombres de l’intimité des consommateurs, pour tenter de lire un système plus fragmenté, plus serviciel, plus informel. Le Stripper Index ne mesure peut-être pas la récession, mais il mesure déjà autre chose : le moment où l’économie peut chercher ses signaux jusque dans l’intimité. Parce que l’intimité elle-même est devenue une donnée.