Industrie européenne : 40 ans de dégringolade… et toujours debout !
Dans la compétition économique mondiale, les règles ne s’appliquent pas de la même façon à tous. Quarante ans de décisions, de législation, de crises et de chocs l’ont montré à l’industrie européenne. Et à la française, qui résiste, malgré tout.
Lorsque le détroit d’Ormuz s’est de nouveau tendu, au printemps 2026, les prix de l’énergie ont réagi en Europe avant même qu’une cargaison ne manque à l’appel. Une étude de la Réserve fédérale de Dallas, publiée en juin 2026, en donne la mesure : un choc pétrolier de cette ampleur retire 0,3 point de croissance aux États-Unis, mais 1,7 point au reste du monde. En clair, la même onde produit un effet près de six fois supérieur hors d’Amérique. En réalité, Ormuz n’est pas le sujet : c’est le symbole le plus récent d’un écart qui se creuse depuis quarante ans.
Le sommet… puis un lent déclin
En 1980, la France est la quatrième économie mondiale. Son programme nucléaire, lancé après 1973, porte la part de l’atome dans son électricité de 8 % à 75 % en 1990. Airbus a percé sur le marché américain, Ariane vole depuis 1979, le TGV entre en service en 1981. Le pays est le deuxième exportateur agricole mondial, et son industrie manufacturière représente près d’un quart de sa valeur ajoutée. Son influence dépasse ses frontières : de l’énergie aux grands travaux, ses entreprises occupent des positions de premier plan au Moyen-Orient, en Afrique et en Asie. Voilà pour le tableau de départ.
Premier caillou dans la chaussure de l’industrie européenne : la quasi-impossibilité de donner naissance à de vrais géants mondiaux, à l’époque où l’on commence à parler de mondialisation. En effet, les règles de concurrence de l’Union peuvent interdire une fusion entre deux groupes européens, lorsqu’elle créerait une position dominante sur le marché unique. Mais, en revanche, elles peuvent laisser un acquéreur étranger racheter ces mêmes groupes, lorsqu’aucune position dominante européenne n’en résulte. En 1980, l’aluminium français s’appelait Pechiney, l’acier Usinor, le ciment Lafarge, les turbines Alstom. En 2003, Pechiney passe sous le contrôle du canadien Alcan, démantelé ensuite par Rio Tinto. Usinor, devenu Arcelor en 2001, est racheté en 2006 par l’indien Mittal. En 2015, les activités énergie d’Alstom passent à l’américain General Electric, alors qu’à l’inverse, en février 2019, la Commission interdit le rapprochement d’Alstom et de l’allemand Siemens dans le ferroviaire, au nom de la concurrence.
Règles inégales
Aux États-Unis, la règle est inverse : un comité interministériel, le CFIUS, créé en 1975, peut examiner tout rachat d’une entreprise jugée stratégique par un acquéreur étranger, l’assortir de conditions, voire le défaire. Et le président peut l’interdire. Plusieurs pays européens disposent bien de tels contrôles - la France depuis 2005, l’Allemagne renforcée après 2017 -, mais ils restent nationaux et inégaux : certains États n’ont aucun dispositif. L’Union ne s’est dotée qu’en 2019 d’un cadre commun, et sous une forme souple : une simple coordination où chaque État décide seul sur son territoire et où la Commission ne peut émettre qu’un avis. Là où Washington oppose un guichet unique et décisionnaire, l’Europe juxtapose des dispositifs sans échelon capable de trancher pour l’ensemble.
La puissance du dollar
Autre facteur d’inégalité : le dollar confère au droit américain une portée extraterritoriale. Une loi de 1977, l’International Emergency Economic Powers Act, autorise en effet l’exécutif américain à interdire toute transaction avec un pays sous embargo. Appliquée par l’office des sanctions du Trésor, elle s’impose à toute opération libellée en dollars, où qu’elle se déroule.
Ainsi, en 2014, BNP Paribas a été condamnée à 8,9 milliards de dollars - plus d’un an de son bénéfice net - pour avoir compensé à New York, entre 2004 et 2012, des paiements en dollars avec le Soudan, l’Iran et Cuba, en violation de ces embargos. C’est le septième grand groupe bancaire sanctionné sur ce fondement, et de loin le plus lourdement frappé. Cumulées, ces sept amendes dépassent onze milliards de dollars. La même année, en vertu d’une autre loi de 1977 (le Foreign Corrupt Practices Act, qui réprime la corruption d’agents publics étrangers), Alstom était condamné à 772 millions de dollars, alors que sa branche énergie passait à l’américain General Electric.
Écartés des marchés
Ce même droit peut aussi contribuer à fermer des marchés entiers. En 2018, le retrait américain de l’accord nucléaire iranien et le rétablissement des sanctions secondaires contraignent ainsi les entreprises européennes à quitter l’Iran. Peugeot, dont l’Iran était le premier marché à l’export, avec 444 600 véhicules vendus en 2017, suspend ses activités avant l’échéance du 6 août 2018. Total abandonne le gisement gazier de South Pars, engagé l’année précédente.
En 2026, ce marché se rouvre, mais sous une autre égide. Le mémorandum américano-iranien du 17 juin engage Washington à monter, avec ses partenaires régionaux, un plan de reconstruction chiffré à "au moins 300 milliards de dollars" et conditionné à un accord final. Il serait financé pour l’essentiel par les États du Golfe - l’argent public américain en étant explicitement exclu - et ouvert aux entreprises américaines, du Golfe et d’Asie. Les groupes européens, écartés en 2018, n’y figurent pas.
L’énergie, nerf de la guerre
L’écart le plus lourd concerne l’énergie et il tient à un partage simple : qui la produit, qui l’importe. Les États-Unis extraient leur propre gaz et le paient moins cher que partout ailleurs ; la Chine, elle, s’appuie sur un charbon domestique et un secteur électrique sous contrôle de l’État. L’Europe, de son côté, achète au prix mondial. La guerre en Ukraine et la destruction des gazoducs Nord Stream en 2022, en coupant l’arrivée en Europe du gaz russe bon marché, ont transformé cette dépendance en handicap durable.
Aujourd’hui, l’industrie européenne paie son électricité deux à trois fois plus cher qu’aux États-Unis, et son gaz environ cinq fois plus. Début 2026, l’Agence internationale de l’énergie jugeait cet écart durable. Les effets se voient logiquement d’abord là où l’énergie pèse le plus dans le coût de fabrication : pour l’aluminium, l’électricité représente ainsi en moyenne le tiers du prix de revient. La production industrielle allemande reste inférieure d’environ 10 % à son niveau de 2019, celle de la chimie de 15 %.
Déséquilibres dans les investissements
Dans le même temps, les États-Unis attirent les investissements. La loi sur la réduction de l’inflation, en 2022, a alloué 369 milliards de dollars de subventions, assorties de clauses de contenu local, qui incitent des industriels européens à investir outre-Atlantique plutôt qu’en Europe. Dès 2023, Volkswagen a donc par exemple donné la priorité à l’Amérique du Nord pour une usine de batteries, le sidérurgiste ArcelorMittal a réduit sa production dans deux usines allemandes, tandis que son site texan tournait à plein, et le chimiste OCI a agrandi son unité d’ammoniac au Texas. Aujourd’hui, une entreprise industrielle allemande sur dix déclare envisager de délocaliser une partie de sa production.
La fin de l’exception française
Dans ce tableau, la France a longtemps fait exception, grâce à son électricité nucléaire. Mais une loi de 2010, adoptée au nom de la concurrence, oblige désormais EDF à céder une partie de cette électricité bon marché à ses concurrents à un prix encadré : 42 euros le mégawattheure. Lorsque l’État relève, en 2022, le volume ainsi imposé, le PDG d’EDF, Jean-Bernard Lévy, engage un recours contre l’État - gracieux en mai, puis contentieux devant le Conseil d’État en août. Non reconduit, il quitte l’entreprise à la fin de l’année.
Le poids des normes et de la fiscalité
À cela, l’Europe ajoute des charges que ses concurrents ne supportent pas. Le rapport remis par Mario Draghi à la Commission en 2024 recense quelque treize mille textes adoptés depuis 2019, contre environ trois mille cinq cents aux États-Unis. Et il rappelle que la charge administrative est estimée à environ 150 milliards d’euros par an en Europe. Le prix du carbone en est l’exemple le plus concret : depuis 2026, l’Europe applique à ses importations d’acier, d’aluminium, d’engrais et de ciment le même prix du CO₂ qu’à ses propres producteurs. Parallèlement, les quotas gratuits dont son industrie bénéficiait s’effacent par paliers jusqu’à disparaître en 2034 : elle acquittera, elle aussi, l’intégralité du prix du carbone.
À l’échelle française s’ajoute une fiscalité spécifique. Les impôts dits "de production" frappent l’entreprise sur son chiffre d’affaires, ses salaires ou ses équipements - avant tout bénéfice, qu’elle soit rentable ou non. Ils atteignent environ 2,7 % du PIB pour les entreprises françaises, contre 0,7 % en Allemagne, soit près de quatre fois plus. C’est cette fiscalité que Louis Gallois, ancien président d’Airbus, jugeait "aberrante" lors d’un colloque du Medef, en 2019, son rapport de 2012 avertissant déjà que "la cote d’alerte est atteinte".
Barrières américaines
D’un côté, les règles que l’Europe multiplie pèsent sur ses propres entreprises. De l’autre, les barrières américaines, elles, visent les produits étrangers. Les droits de 25 % sur l’acier et de 10 % sur l’aluminium, institués en 2018, ont laissé place en 2025 à un relèvement à 50 % sur les deux métaux et à la fin des exemptions européennes. L’effet est direct : en un an, les exportations européennes d’acier vers les États-Unis ont reculé d’un tiers, passant de 2,93 à 1,94 million de tonnes.
L’accord-cadre conclu la même année plafonne à 15 % les droits américains sur la plupart des produits européens ; l’acier, l’aluminium et le cuivre en restent exclus, taxés à 50 %. En mai 2026, devant le Reagan National Economic Forum, le secrétaire américain au Trésor a qualifié d’erreur, "en partie bipartisane", la politique de libre-échange des décennies précédentes, présentant le nouveau régime de droits de douane comme une rupture assumée.
Encore debout
Malgré ces chocs. Malgré ces contraintes normatives ou législatives. Malgré l’absence de front commun, la base industrielle européenne a tenu. L’industrie de l’Europe occidentale a absorbé ces chocs successifs sans rupture définitive. Bien sûr, elle recule là où l’énergie pèse le plus sur le coût - chimie, engrais, aluminium - mais elle résiste encore là où la valeur vient du savoir-faire : dans les secteurs de la pharmacie, du luxe, de l’aéronautique, de la précision.
L’érosion n’est pas nouvelle, mais elle s’accélère. En France, l’industrie manufacturière a perdu près de deux millions d’emplois entre 1980 et 2020. Sa part dans la valeur ajoutée a été divisée par plus de deux, passant d’environ un quart dans les années 1960 à environ 10 % aujourd’hui, l’un des derniers rangs de l’Union. Le mouvement s’est accéléré récemment : l’Allemagne a supprimé quelque 124 000 emplois industriels en 2025, presque le double de 2024, l’automobile en première ligne. En France, la réindustrialisation engagée depuis 2017 a marqué le pas, les destructions d’emplois repartant dès 2024. Le pendant de ces destructions d’emplois, c’est que dans les secteurs porteurs, on a désormais du mal à trouver de la main-d’œuvre qualifiée. Car on ne forme plus pour ces métiers : près de huit entreprises sur dix peinent à trouver les compétences dont elles ont besoin. Mi-juillet, la Commission européenne a donc dévoilé six projets pilotes, dotés de 14,5 millions d’euros, pour développer et actualiser les compétences des ouvriers et travailleurs du secteur de l’industrie, essentiellement dans le secteur automobile pour commencer. Le principe serait d’identifier et d’anticiper les postes menacés afin de proposer des reconversions ciblées dans les activités industrielles qui, elles, recrutent.
Autre signe que l’Europe a pris la mesure du décrochage : le rapport Draghi en a dressé le diagnostic officiel en 2024, suivi de plans de compétitivité et de réarmement industriel chiffrés en centaines de milliards d’euros. La résultante tient en un chiffre : en 2008, le PIB de l’Union dépassait encore celui des États-Unis alors qu’en 2023, il n’en représentait plus que les deux tiers. L’industrie européenne est encore debout, mais elle plie. Reste à savoir combien de temps elle tiendra avant de céder.
- Ormuz : Fed de Dallas (juin 2026).
- Chiffres France 1980 : Banque mondiale ; RTE.
- Rachats/concurrence : CFIUS (1975) ; Règlement UE 2019/452.
- Droit extraterritorial : IEEPA/OFAC.
- Iran : retrait JCPOA (2018) ; Peugeot, Total/South Pars ; mémorandum du 17 juin 2026, financement Golfe, argent public US exclu, ouvert aux entreprises US/Golfe/Asie (Reuters).
- Énergie : rapport Draghi (2024) ; AIE, Electricity 2026 ; IRA 369 Md$ (2022) ; enquête DIHK ; ARENH, loi NOME (2010), Conseil d’État (déc. n° 462840, 2023).
- Normes/fiscalité : rapport Draghi (2024) ; CBAM (en vigueur 2026, quotas gratuits éteints en 2034) ; impôts de production 2,7 % du PIB vs 0,7 % (IFRAP ; Institut Montaigne).
- Barrières US : Section 232, 25/10 % (2018) à 50 % (2025) ; acier UE vers US −1/3, 2,93 à 1,94 Mt (EUROFER) ; accord-cadre à 15 %, métaux à 50 % ; Bessent, Reagan National Economic Forum (mai 2026).
- Signaux de décrochage : environ 2 M emplois manufacturiers perdus 1980-2020 (INSEE/DARES) ; part manufacturière d’environ 25 % (1961) à environ 10 % (2023) ; Allemagne −124 000 emplois industriels (2025, EY) ; écart PIB UE > US en 2008, à deux tiers en 2023 (Banque mondiale).