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Pouvoirs / Éditorial / 29/06/2026

Gouverner, ce n’est pas parler, c’est prévoir

Rupture de stock sur les ventilateurs et climatiseurs dans un grand magasin de bricolage à Paris, le 22 juin 2026 (photo Eric Broncard/Hans LucasAFP).

Pendant une durée record, la canicule a paralysé la France. Des trains supprimés, des routes rendues impraticables par le bitume qui fondait, des réseaux électriques au bord de la rupture, des hôpitaux débordés, des urgences prises d’assaut. À croire que nul, ces vingt dernières années, n’avait jamais prononcé les mots "réchauffement climatique". À croire que Jean-Marc Jancovici, qui vulgarise cette question majeure sur les ondes, sur les écrans et jusque dans des bandes dessinées, n’avait été entendu de personne. Comme quoi l’adage demeure : nul n’est prophète en son pays.

Et pourtant, combien de rapports officiels ! Des rapports du Giec sur le changement climatique. Des rapports d’experts sur les mesures à prendre pour transformer nos passoires et nos bouilloires thermiques en bâtiments capables d’encaisser quelques degrés de plus. Des rapports sur le coût des investissements à mener, sur les financements à trouver. Tout a été écrit, proposé, explicité depuis au moins vingt ans. Et rien n’a été fait. En revanche, lorsque la canicule s’installe et fait fondre le pays, les ministres se découvrent une fougue soudaine : voter des lois d’urgence, signer des décrets, pondre des arrêtés. Dans la précipitation, et sans discernement.

Ce que l’on observe avec le climat, on le retrouve à l’identique sur les retraites, les déficits, l’état de notre système éducatif. Combien de rapports, en trente ans, pour prévenir que l’on ne financerait plus les pensions avec de moins en moins d’actifs ? Une poignée d’acteurs consciencieux les ont lus. Le gouvernement actuel, lui, n’a pas mis longtemps à suspendre l’unique réforme des retraites menée à son terme depuis 2010.

Idem sur la dette et notre passion française du déficit. Le rapport de Michel Pébereau remonte à 2005, commandé du temps où Thierry Breton siégeait à Bercy. Il démontrait déjà que la trajectoire de la dette était insoutenable, et ce sans même intégrer les retraites futures des fonctionnaires. Non seulement rien n’a été fait, mais la dette publique a depuis plus que triplé, mettant en péril notre souveraineté financière et notre capacité à honorer des intérêts toujours plus lourds.

On pourrait multiplier les exemples, tant ces rapports – ceux de la Cour des comptes au premier chef – demeurent lettre morte. On finirait presque par se demander si la publication d’un rapport sur un sujet de fond n’aggrave pas le déni de nos dirigeants. De même que l’on crée une "commission" pour enterrer un problème, un rapport conçu pour aider un gouvernement à anticiper, à prendre du recul, à hiérarchiser les urgences, finit trop souvent par offrir l’alibi parfait pour fermer les yeux.

Rien n’a changé depuis 1831 et la formule d’Émile de Girardin : "Gouverner, c’est prévoir". Prévoir les grandes tendances, ces fameuses lames de fond. Prévoir d’autant plus que les défis à venir gagnent en complexité. Le hic, c’est que pour gouverner un jour, il faut d’abord être élu. Et l’élection commande un tout autre exercice : séduire, promettre, caricaturer, parfois nier les sujets qui fâchent. Or gouverner, ce n’est pas faire miroiter des lendemains qui chantent ; c’est faire en sorte que nos lendemains ne soient pas marqués du sceau des échecs et des catastrophes.
Dans la longue litanie des candidats déjà déclarés à la présidentielle, on compte pour l’instant beaucoup de séducteurs et bien peu de serviteurs. La France n’a plus besoin de prophètes que l’on n’écoute pas. Elle attend des dirigeants qui lisent les rapports avant que le pays ne brûle – et qui, une bonne fois, osent prévoir au lieu de subir.

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