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Pouvoirs / Éditorial / 06/07/2026

Quand la musique s’arrêtera !

Smartphone affichant la courbe en baisse de devises (photo Samuel Boivin/NurPhoto/AFP).

Les krachs ne préviennent jamais : ils se préparent longuement, sous les applaudissements. Ni 1929, ni 1987, ni 2000, ni 2008 n’avaient envoyé de carton d’invitation. Et rarement autant de nuages se seront accumulés au-dessus de Wall Street au moment même où les indices y tutoient leurs plus hauts historiques. Clément Juglar, ce médecin français qui inventa au XIXe siècle la théorie des cycles, avait résumé le phénomène d’une formule définitive : "La seule cause de la dépression, c’est la prospérité". Nous y sommes.

Prospérité, d’abord, que celle des valeurs de l’intelligence artificielle, qui ont porté à elles seules l’essentiel de la hausse américaine. Le décrochage du cours de SpaceX et la litanie des promesses non tenues des géants du secteur - profits toujours annoncés, jamais constatés - rappellent une loi ancienne : les révolutions technologiques enrichissent l’humanité et ruinent leurs premiers actionnaires. Les chemins de fer hier, la fibre optique en 2000, les centres de données demain.

Prospérité, ensuite, que celle de la dette privée : près de 2 000 milliards de dollars prêtés hors de tout regard prudentiel (lire notre story de la semaine). Jamie Dimon a eu ce mot devenu fameux : "Quand vous voyez un cafard, c’est qu’il y en a d’autres". Or en ce moment, les cafards sortent des murs. Sommés de rembourser des investisseurs pris de doute, les fonds suspendent les retraits, faute d’actifs liquides - quand ce n’est pas faute d’actifs tout court.

S’y ajoute la persistance de taux élevés des deux côtés de l’Atlantique, qui rend aux obligations un charme que l’on croyait aboli : pourquoi payer trente-cinq fois les bénéfices espérés de l’intelligence artificielle, quand le Trésor américain rémunère la patience à près de 5 % ?

L’Europe, elle, cumule les handicaps : croissance atone - la crise d’Ormuz est passée par là -, impôts alourdis, droits de douane américains ; ses entreprises en paient l’addition dans leurs comptes semestriels. Le tout sur un socle de plus de 330 000 milliards de dollars de dettes mondiales, entre une Amérique qui ne sait plus voter un budget et une Europe qui ne vote plus que des déficits.

Faut-il s’étonner, dès lors, que tous les grands indices - à l’exception notable du CAC 40 - affichent des hausses insolentes sur un an, cinq ans ou dix ans ? Le Nasdaq a quintuplé en dix ans ; Milan et Madrid ont gagné plus de 50 % en cinq ans ; Tokyo, sortie de trois décennies de léthargie, enchaîne les records. C’est précisément ce qui rend la correction inéluctable : la pesanteur reste la seule loi qu’aucune banque centrale n’ait jamais réussi à abroger.

On objectera, avec Paul Samuelson, que la Bourse a prédit neuf des cinq dernières récessions. Sans doute. Mais quand la musique s’arrêtera - et elle s’arrêtera -, l’épargnant français disposera d’une consolation que le monde entier nous enviera : n’ayant guère profité de l’exubérance irrationnelle, la place de Paris tombera de moins haut. Aux esprits chagrins qui y verront une déchéance, osons répondre que, par les temps qui courent, c’est peut-être cela, l’exception française.

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