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Grandes Tendances / Démographie / 09/09/2026

Grand âge : les "vieux" de demain ne seront pas les mêmes que ceux d’aujourd’hui…

En 2026, les plus de 65 ans sont plus nombreux que les moins de 20 ans. Ce n’était jamais arrivé dans l’histoire. Ce basculement inédit est-il le début d’un séisme économique, sociologique et financier ? Décryptage d’une mutation qu'on ne peut plus ignorer.

Grand-père jouant à la console avec son petit-fils (photo Vitaly Gariev/Unsplash).

Dans beaucoup de domaines, il est très difficile et délicat de faire des prévisions. En revanche, la démographie, est une science exacte : on connaît le nombre des naissances, on sait donc comment évoluera la population dans les prochaines années. Et toutes les projections démographiques le montrent : notre société vieillit. Et c’est inéluctable : nous avançons collectivement vers un "mur du vieillissement". Les chiffres sont là : les baby-boomers - ce qui correspond à la phase de natalité de 1945 et 1970 -, arrivent aujourd’hui peu à peu à l’âge des premières fragilités. En 2026, les personnes de 75-84 ans sont nombreuses, mais en grande majorité encore autonomes. En revanche, à partir de 2030, toute cette population va entrer dans le grand âge, avec des niveaux de dépendances plus élevés : à partir de 2031, en une vingtaine d’années, le nombre de plus de 85 ans sera multiplié par deux.

Pourtant, dans le même temps, on pourrait dire que "l’âge a rajeuni", selon la formule du sociologue Serge Guérin, spécialiste du grand âge. Pour lui, "avoir 65 ans en 2026 c’est comme avoir 45 ans en 1956". Un constat qu’il fait sur le plan sociologique, du mode de vie, mais qui peut aussi être fait sur le plan médical, en raison des progrès de la prévention et de l’hygiène de vie. "Aujourd’hui, à 50 ans, vous avez 40 ans de vie devant vous, alors qu’en 1900, l’espérance de vie était à 46 ans. Lorsqu’on a généralisé la retraite à 65 ans, l’espérance de vie était autour de 67 ans. Alors que l’âge légal est porté à 64 ans, l’espérance de vie moyenne franchit les 83 ans. C’est un profond bouleversement."

Un système de retraites fragilisé

Un bouleversement qui touche nos modes de vie… mais bouleverse aussi notre système de retraites, menacé par le nombre de futurs pensionnés et la baisse du nombre de cotisants. Pour faire face à ce décalage qui met à rude épreuve l’équilibre des régimes par répartition et préserver le système, travailler plus longtemps devient une équation inévitable. Une récente étude de l’Ifop pour le Club Landoy, montrait que les Français ont d’ailleurs bien conscience du fait qu’il faudrait travailler plus pour financer le système de retraite. Ainsi, 69 % se disent prêts à travailler au-delà de l’âge légal de départ, s’ils peuvent bénéficier en fin de carrière d’aménagements adaptés du temps de travail. Ils sont aussi plus des deux tiers à se dire favorables à une retraite progressive ou avec temps partiel.

Emploi des séniors : le tabou de la formation

Mais pour pouvoir travailler plus… encore faut-il avoir du travail. Or le taux d’emploi des séniors reste inférieur en France à la moyenne européenne, avec environ 60 % des 55-64 ans qui ont un travail. L’une des solutions passe par la formation : encore faut-il que les entreprises acceptent de former des salariés qui, par définition, les quitteront après quelques mois ou années. Pourtant, ce n’est pas une fatalité : "En Suède on forme des salariés de 65 ans et cela semble parfaitement normal, constate Serge Guérin. Il faut continuer à valoriser les salariés en leur offrant des perspectives, en leur donnant la possibilité de continuer à apprendre. Et pas seulement leur donner l’impression qu’on finit de se servir d’eux avant de les mettre dehors. Le retour est immédiat en termes de motivation". Et l’idée n’est même pas de former pour progresser, monter encore un échelon. Mais simplement pour continuer à cultiver sa curiosité et son employabilité.

Mais cette transition démographique et quantitative n’est pas la seule qui se prépare. Elle s’accompagne aussi d’une transition sociologique : les nouveaux séniors ne sont pas les séniors d’hier : ce sont des personnes qui ont connu les Trente Glorieuses, l’arrivée du numérique, les transformations de la société et l’avènement de la consommation de masse. Ce sont des séniors souvent plus individualistes, consuméristes et hédonistes que leurs aînés et qui vont vivre plus longtemps en étant plus autonomes. S’ajoute à cela que c’est la première génération pour laquelle les femmes ont massivement travaillé : elles vont bénéficier d’une retraite, donc d’un meilleur pouvoir d’achat, de plus d’indépendance et vont aussi avoir envie de profiter de ce temps libre de la retraite.

La révolte silencieuse des "aidants"

Un autre sujet que pose le vieillissement de la population, c’est donc celui des aidants. En France, sur environ 11 millions d’aidants, la moitié sont déjà des retraités et aujourd’hui une bonne partie de notre système de santé tient parce qu’il y a des aidants intrafamiliaux, qui se consacrent bénévolement à l’accompagnement de leurs proches. Cette génération a envie de profiter le plus longtemps possible de sa vie en bonne santé et risque de ne pas avoir envie d’endosser le rôle d’aidant, tant pour les générations du dessus - avec des séniors de 65 ans qui doivent encore aider leurs parents de plus de 90 ans, tout en aidant leurs propres enfants, notamment pour garder les petits-enfants. On le constate déjà : certains rejettent le fait de devoir s’occuper de tout cet empilement générationnel, avec au moins trois strates - sans compter les familles recomposées. On constate donc qu’il y a de plus en plus d’aidants qui rechignent à assumer ce rôle. Et ce n’est pas tout : les personnes qui arrivent aujourd’hui à l’âge de la grande dépendance ont souvent eux-mêmes été aidants par le passé et n’ont pas envie de faire vivre à leurs proches ceux qu’ils ont vécu avec leurs propres parents.
Ce phénomène est déjà particulièrement visible en Italie où, traditionnellement, on vieillissait en famille, avec très peu de maisons de retraite. Le pays est aujourd’hui confronté de plein fouet au manque de structures d’accueil et de résidences séniors, alors que les générations actuellement en position d’être aidants semblent moins prêtes à prendre en charge leurs parents.

Ce double mouvement, à la fois quantitatif, avec un nombre de séniors qui va aller croissant ces 20 prochaines années et qualitatif, avec des séniors qui ne sont pas les mêmes qu’auparavant va profondément modifier la société et notre rapport à l’âge. Au lieu d’un "troisième âge" qui englobait l’ensemble des séniors, cette population de plus en plus nombreuse sera aussi de plus en plus segmentée. Avec d’abord des séniors encore en activité professionnelle – et sans doute de plus en plus longtemps -, puis des retraités en bonne condition physique et ayant encore envie de consommer ou de voyager et enfin des plus de 80 ans entrant peu à peu dans la dépendance et pour lesquels il faudra imaginer de nouvelles structures d’accueil ou modes d’accompagnement, comme l’habitat partagé ou la colocation intergénérationnelle.

Liquéfier le patrimoine pour accompagner la dépendance

Cette nouvelle segmentation intéresse évidemment les entreprises, qui voient là un important marché. Dans la banque, on estime que 40 % des clients auront plus de 65 ans d’ici quelques années. "Pourtant, peu d’offres sont aujourd’hui pensées pour eux, constate un banquier, alors qu’à 70 ans, on voyage, on a un iPhone, on change de voiture et on refait la déco de sa maison. Bref, on a encore des projets !" Surtout, ces clients sont aujourd’hui ceux qui, en France, possèdent la majorité de l’épargne financière et du patrimoine immobilier. Une épargne qu’ils vont devoir piloter et gérer, pour financer notamment les dépendances. Laurent Guillot, le directeur général du groupe de maisons de retraite Emeis (le nouveau nom d’Orpea), nous le disait il y a quelques mois : "Il ne serait pas anormal que les personnes âgées mobilisent une partie de leur patrimoine pour financer la dépendance". Il estime en effet qu’il faut dès aujourd’hui imaginer de nouvelles solutions pour financer la grande dépendance, "ces deux ou trois dernières années de la vie, pour qu’elles soient de la plus grande qualité possible. Ce ne sont pas des montants considérables, mais aujourd’hui, c’est compliqué parce qu’il faut vendre son appartement pour le faire. L’essentiel du patrimoine des personnes âgées est sous forme d’immobilier : il faudrait donc imaginer des solutions pour liquéfier ce patrimoine, c’est-à-dire en rendre liquide, en cash, au moins une partie".

La "Grande Transmission", choc ou fantasme ?

D’autant que les chiffres sont loin d’être anecdotiques : on estime qu’entre 5 000 et 9 000 milliards d’euros vont changer de mains en France d’ici à 2040 – un montant qui dépasse celui de la dette française. Ce que certains appellent déjà la "Grande Transmission". Reste à savoir ce que l’on en fait, d’où les débats actuels – et qui risquent de durer - sur l’héritage et sa taxation. Dans ce débat, certains militent pour que cet argent serve au moins en partie à relancer les entreprises et l’économie. D’autres estiment que cet argent doit avant tout servir à ceux qui l’ont accumulé et devrait permettre de financer les dépendances, le système de soi et l’économie du "care". Dans tous les cas, il faudrait dès aujourd’hui anticiper ces sujets car la démographie ne ment pas et le vieillissement est déjà là. Le mur démographique n’est plus une projection à cinquante ans : il percute la France aujourd’hui. Ignorer ce séisme serait une faute.

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