Chronique d’une faillite au ralenti
Il y a dix jours, Bercy respirait encore après que Fitch a annoncé le maintien de la note A + pour la France. La semaine passée, le marché rendait son propre verdict, sans communiqué ni conférence de presse : 4,17 % puis 4,20 % puis 4,25 % sur l’OAT à dix ans ; un niveau inconnu depuis novembre 2008, en plein effondrement post-Lehman. De l’agence qui note et du marché qui paie, il n’est pas difficile de deviner lequel dit la vérité.
Cette vérité tient en trois chiffres. La dette publique atteindra 3 620 milliards d’euros en décembre prochain. Sa charge absorbera 78 milliards cette année, douze de plus qu’en 2025. Un écart supérieur à lui seul au budget de la justice. En 2027, ce seront 85 à 90 milliards qui partiront chez nos créanciers. Soit plus que tout ce que la nation consacre à instruire ses enfants, de la maternelle à la terminale. Le premier poste du budget de la France n’est plus son école : c’est la rente servie à ceux qui financent notre confort.
Le pire est devant nous. Le taux moyen de la dette est encore de 2,2 %, quand l’État emprunte au-delà de 4 %. Chaque adjudication - plus de 10 milliards jeudi dernier, et 310 milliards sur l’année - diffuse le poison dans le stock. Lorsque le taux d’intérêt dépasse durablement la croissance nominale, la dette croît d’elle-même, budget équilibré ou non : c’est l’effet boule de neige, que la mission sur la transparence des finances publiques situe en 2029. Sous réserve qu’aucune crise ne survienne d’ici là.
Or elles s’annoncent en rangs serrés. Le détroit d’Ormuz demeure bloqué, les hostilités entre Washington et Téhéran ont repris, et le gaz franchit 74 euros le mégawattheure : l’Europe, plus exposée que l’Amérique, paie cette inflation importée en rendements, 3,39 % pour le Bund allemand, 5,29 % pour le Gilt britannique, niveaux records depuis 2011 et 2007. Washington n’offre aucun abri : 40 000 milliards de dollars de dette fédérale, plus du double d’il y a dix ans, un rachat d’obligations annoncé par Scott Bessent dont l’effet n’aura pas tenu quinze jours, un Kevin Warsh qui promet la fermeté à Jackson Hole et des cryptomonnaies qui grignotent le privilège exorbitant du dollar. Quant aux seigneurs de l’intelligence artificielle, ils empruntent par dizaines de milliards, gagés sur des actifs dont nul ne sait dire ce qu’ils vaudront dans trois ans. Toutes les grandes crises ont commencé ainsi : une dette adossée à une promesse.
"Comment avez-vous fait faillite ? De deux façons : graduellement, puis brusquement", écrivait Hemingway. Nous en sommes au premier temps, celui qui endort. Longtemps, la France s’est consolée en se comparant, selon le mot prêté à Talleyrand. Elle emprunte désormais plus cher que le Portugal, l’Espagne, l’Italie et la Grèce. La comparaison ne console plus : elle accuse.
Le calendrier, lui, est cruel. Élections de mi-mandat aux États-Unis en novembre, présidentielle française en 2027, scrutin italien dans la foulée. Le débat sur le projet de loi de finances ne s’ouvrira qu’en octobre, et personne ne peut garantir que la France disposera d’un budget pour l’année qui vient - celle où deux formations illibérales, le Rassemblement national et La France insoumise, rêvent d’un second tour en tête-à-tête.
Si un hiver financier vient refroidir la planète finance, la cigale France se trouvera fort dépourvue. Ni excédent primaire, ni majorité, ni réserve, ni détermination : rien pour se réchauffer. Il reste à Sébastien Lecornu le choix entre le redressement choisi et l’austérité subie. Ses dernières paroles indiquent plutôt la voie des renoncements. C’est celle qui, partout, a conduit les peuples à confier leur destinée et donc leurs dettes à ceux qui promettent de ne jamais les payer.