L'économie américaine risque-t-elle la surchauffe ? >
L' année 2024 a confirmé la remarquable santé de l'économie américaine, qui combine croissance dynamique, faible chômage et recul progressif de l'inflation. Cette performance contraste vivement avec une Europe à la croissance atone et une Chine en difficulté. La vigueur de l'économie américaine se reflète dans ses marchés financiers, où les indices boursiers ont enregistré leurs meilleurs scores sur deux ans depuis 1997-1998. Le S&P 500 a progressé de 23,3 % en 2024, après une hausse de 24 % en 2023, tandis que le Nasdaq a bondi de 28,6 %, porté par les premières baisses de taux de la Fed et l'essor de l'intelligence artificielle. À l'inverse, le CAC 40 enregistre une baisse de 2,15 %.
Cependant, cette surperformance n'est pas sans risques. Elle pourrait raviver les tensions inflationnistes, alors que le ralentissement de l'inflation s'est avéré plus lent qu'espéré. Une telle dynamique risquerait de contraindre la Fed à réviser sa politique monétaire, avec des conséquences importantes pour les marchés financiers et les autres économies. En particulier, la BCE pourrait se retrouver dans une position délicate face à un découplage monétaire croissant.
Des fondamentaux solides mais déséquilibrésL'économie américaine a affiché une croissance annualisée de 3,1 % au troisième trimestre 2024. Le FMI prévoit qu'elle conservera une certaine vigueur en 2025, avec une progression de 2,2 %, portée par une consommation robuste et des investissements soutenus dans les secteurs technologiques et industriels. Le marché du travail reste solide, avec un taux de chômage de 4,2 %, certes en légère hausse par rapport aux 3,7 % de début 2024, mais toujours historiquement faible. Cette hausse reflète un ralentissement des créations d'emplois, qui restent toutefois significatives, atteignant en moyenne 180 000 par mois en 2024. Les hausses de salaires, estimées à 5,8 % en novembre 2024 par rapport à l'année précédente, ont soutenu la consommation des ménages, pilier central de la croissance américaine. Sur le front des prix, l'inflation a continué de diminuer en 2024, atteignant 2,7 % en novembre, se rapprochant de l'objectif de la Fed.
L'économie américaine fonctionnerait au-delà de ses capacités, alimentant des pressions inflationnistes.
Toutefois, cette baisse s'est accompagnée de signes d'accélération, notamment après un point bas de 2,4 % en septembre, ce qui a incité la Fed à ralentir le rythme de ses baisses de taux d'intérêt. En fin d'année, les taux directeurs se situaient dans la fourchette de 4,25-4,5 %, après une réduction d'un point sur l'ensemble de 2024. Malgré ces évolutions positives, des déséquilibres structurels préoccupants émergent. L'output gap, mesurant l'écart entre le PIB réel et potentiel, est estimé à + 2,6 % par le Congressional Budget Office (CBO), un niveau inédit depuis vingt ans. Cela suggère que l'économie fonctionne au-delà de ses capacités, alimentant des pressions inflationnistes et accroissant les risques de surchauffe.
La surchauffe, une menace réelleLe risque de surchauffe de l'économie américaine en 2025 découle de plusieurs facteurs connectés. D'abord, la hausse des revenus des ménages, soutenue par un marché du travail encore tendu, alimente une demande excessive, en particulier dans des secteurs comme les services et l'immobilier où les capacités d'offre restent limitées. Cela se traduit par une inflation persistante dans ces secteurs, avec des hausses respec-tives de 4,7 % et 4,5 % en novembre 2024. Ensuite, les politiques protectionnistes, défendues par les démocrates et les républicains, exercent une pression supplémentaire sur les prix domestiques. Par exemple, la promesse du futur président Donald Trump d'instaurer des droits de douane de 40 % sur toutes les importations chinoises aggraverait ces tensions en renchérissant les coûts pour les producteurs et les consommateurs américains. Enfin, face à ces pressions inflationnistes, la Fed adopte une posture prudente. Certains gouverneurs plaident même pour une suspension des baisses de taux prévues en 2025, soulignant les risques d'un retour de l'inflation.
Une inflation persistante et des arbitrages délicatsEn effet, une reprise de l'inflation compromettrait les progrès réalisés ces dernières années, réduisant le pouvoir d'achat des ménages malgré les hausses salariales importantes. Une inflation durablement élevée pourrait aussi forcer la Fed à revenir à une politique de resserrement monétaire, ce qui entraînerait une déstabilisation des marchés financiers. Cette situation serait particulièrement critique pour le secteur technologique, moteur de la Bourse américaine et qui a largement bénéficié des conditions de financement plus favorables en 2024. Sur le plan international, une telle dynamique accentuerait les divergences entre la politique monétaire américaine et celle de la BCE. La Fed pourrait stopper, voire inverser ses baisses de taux, tandis que la BCE, confrontée à une inflation maîtrisée et une croissance européenne en berne, envisagerait une baisse de ses propres taux. Un tel découplage affaiblirait l'euro face au dollar, augmentant les pressions inflationnistes importées pour l'Europe, et placerait la BCE dans une situation impossible.
Si l'économie américaine entre en 2025 avec un élan impressionnant, cet élan pourrait rapidement devenir un fardeau. La combinaison d'une demande excessive, de tensions inflationnistes persistantes et de pressions protectionnistes place la Fed dans une situation délicate. À l'international, les effets d'un éventuel durcissement monétaire se feraient sentir, en particulier sur les économies européennes. Enfin, il est envisageable que la cible de 2 % d'inflation devienne un plancher plutôt qu'un plafond tant que l'économie américaine conservera son dynamisme, redéfinissant les attentes des décideurs et investisseurs.