Pourquoi les dividendes reprennent des couleurs >
U ne grosse entreprise cotée peut-elle encore s'abstenir de payer un dividende ? La question se pose après qu'Alphabet (la maison mère de Google) a rejoint la cohorte des géants du secteur de la Tech qui versent un dividende, mettant fin à des années où, comme la plupart des sept merveilleuses, la maison mère de Google préférait récompenser ses actionnaires en rachetant ses propres actions. Ce mouvement, qu'avait rallié le chinois Alibaba fin 2023, puis Meta en février dernier, laissant Amazon isolée, dénote-t-il : d'une entrée de ces entreprises dans une phase plus mature ? d'un manque d'imagination comme le suggérait le patron d'Apple, Steve Jobs, farouchement opposé au dividende, cette opportunité d'investissement perdue ? d'un changement de paradigme ? ou d'un développement, sous l'effet d'un faisceau de facteurs (vieillissement démographique, hausse des taux d'intérêt, réformes fiscales), d'une tendance déjà bien installée ?
« Le dividende n'est et n'a toujours été qu'une composante de la rémunération des actionnaires », rappelle Gad Amar, directeur de la Distribution Western Europe chez Natixis Investment Managers. Les programmes de rachats d'actions lancés par les entreprises et l'appréciation de la valeur de l'action complètent les sources de rendement pour les investisseurs. Historiquement, le poids respectif des deux premières composantes a dépendu du secteur d'activité, de la taille des entreprises ou de la zone géographique. Ces différences s'estompent.
Convergences et maturitéEn Europe, 24 % du marché sont encore détenus par des familles et actionnaires stratégiques, attachés à la tradition du dividende. Ils ne sont que 7 % aux États-Unis où l'importance des actionnaires individuels par rapport au Vieux Continent induit une nette préférence pour la hausse des cours de Bourse. C'est l'une des raisons pour lesquelles, selon une étude de Goldman Sachs publiée en février 2024, les entreprises américaines faisant appel aux rachats d'actions sont passées de 3 % à 70 % au cours des trente dernières années – la part de celles versant un dividende étant inchangée à 66 %. En 2023, ce cadeau aux actionnaires a gagné du terrain en Europe (+ 2,9 % à 146 milliards de dollars), alors qu'il en a perdu outre-Atlantique (-14 % à 773 milliards de dollars), a rapporté Janus Henderson Investors en avril dernier. En cause : les géants américains de la Tech ont réduit de 17 % la voilure.
L'annonce de Joe Biden dans son discours sur l'état de l'Union, aux termes de laquelle l'impôt sur les rachats d'action passerait de 1 % à 4 % sur l'année 2024, n'inversera pas une tendance qui dépasse largement le cas des sept merveilleuses. « Les entreprises américaines, y compris les entreprises Tech, se sont mises à distribuer des dividendes après avoir privilégié pendant de nombreuses années les rachats d'action, souligne Guillaume Jaisson, Equity Strategist chez Goldman Sachs. Non seulement la croissance ralentit, mais aussi l'administration Biden a décidé de taxer les programmes de rachat d'actions. » Et John Plassard, directeur chez Mirabaud, d'ajouter : « La fiscalité est au cœur de la préférence des entreprises américaines pour les programmes de rachat d'actions par rapport aux versements des dividendes, qui sont imposés. »
Aux États-Unis, la croissance ralentit et l'administration Biden veut taxer les programmes de rachat d'actions.
Toutefois, nuance Guillaume Jaisson, « les investisseurs n'achètent pas les sept merveilleuses et autres entreprises Tech parce qu'elles versent des dividendes ». Cela étant, « le revirement des Tech américaines en faveur du dividende, après des années de cadeaux faits à leurs actionnaires en centaines de milliards de rachats d'actions, prouve que ces jeunes pousses sont devenues matures, indique John Plassard. Elles anticipent un ralentissement de leur croissance, donc utilisent leur réserve de cash pour donner une “carotte” de plus aux investisseurs ».
Pression des investisseurs institutionnelsLa population vieillissant, les caisses de retraite et les fonds de pension sont demandeurs de dividendes et l'objectif est de diversifier le retour aux actionnaires. « Avec la hausse des rendements obtenus par les stratégies obligataires, nous constatons chez les investisseurs une appétence pour diversifier leurs sources de revenus », indique Gad Amar. La stratégie fonctionne : « Les investisseurs reviennent. En mai, les fonds actions européens ont connu leur premier mois de collecte nette positive depuis l'invasion de l'Ukraine. Aujourd'hui, les entreprises européennes sont 30 % moins chères qu'aux États-Unis et offrent un retour sur dividende deux fois plus élevé. C'est un argument qui est devenu différenciant et attractif. Avec près de 500 milliards d'euros versés par an, les dividendes sont à leur plus haut historique en Europe. »
Un phénomène accentué par « la part croissante de la gestion passive, observe Xavier Morin, coresponsable des investissements chez Syquant Capital. Car, chez les gestionnaires d'actifs, il n'y a pas de changement de paradigme ». Christopher Dembik, conseiller en stratégie d'investissement chez Pictet Asset Management corrobore : « Nous n'avons pas changé notre approche de gestionnaire depuis des années : nous ne faisons pas de différenciation en fonction des dividendes versés par les entreprises, ce n'est pas un point d'intention de notre stratégie, ni un argument de vente auprès des intermédiaires. » Pour Franck Sabbah, directeur chez Berenberg, « dès lors qu'un investisseur privilégie des entreprises qui produisent une croissance de qualité sur le long terme, donc des rendements pérennes, il considère que le dividende est une ressource qui n'a pas été réinvestie »