Un grand patron français face à la raison d'État >
C'est demain, mardi 4 novembre, que va s'ouvrir le procès en correctionnelle du cimentier Lafarge (avalé par le suisse Holcim), de son ancien patron, Bruno Lafont et de cinq anciens cadres dirigeants. Devant la 16e chambre du tribunal correctionnel de Paris, présidée par Isabelle Prévost-Desprez, ils devront notamment répondre de financement d'entreprise terroriste, étant soupçonnés d'avoir payé des groupes djihadistes en Syrie jusqu'en 2014 dans le but d'y maintenir l'activité d'une cimenterie*. Défendu par l'avocate pénaliste Jacqueline Laffont-Haïk, Bruno Lafont va démontrer par A + B, comme il l'a déjà fait lors de l'instruction, qu'il n'était en rien informé de ce qui se passait dans la cimenterie de Jalabiya située entre Alep et la frontière turque et devenue, nolens volens, le lieu de repli de forces de renseignements de plusieurs pays occidentaux, comme l'a démontré une enquête du quotidien britannique The Guardian. Les services secrets français étaient eux-mêmes largement impliqués dans le maintien en exploitation de cette cimenterie. Témoignant en 2023 dans un documentaire réalisé par le journaliste indépendant Guillaume Dasquié, le général Christophe Gomart, ancien patron de la Direction du renseignement militaire, avait reconnu face à la caméra que Lafarge avait à ce moment-là rendu de grands services à la France. Si tel est le cas, on conçoit mal que le patron de ce groupe se retrouve au centre d'un procès dont le principal accusé devrait être « la raison d'État ». Quoi qu'il en soit des groupes comme TotalEnergies, CMA CGM, Orano ou Eramet qui travaillent dans des zones sinon conflictuelles, du moins sensibles, suivront de près le sort réservé à l'ancien patron de Lafarge qui n'a fait que son devoir. Et en tireront, le cas échéant, les conclusions qui s'imposent.
* Pour en savoir plus, il faut lire le passionnant ouvrage de Philippe Hardouin : L'affaire Lafarge en Syrie et ses guerres de l'ombre, publié par Le Cherche-Midi, 170 pages, 20 euros.