Le câble, révélateur brutal du décrochage industriel européen >
L’électrification de l’économie passe par une chose : les câbles électriques. Mais aujourd’hui les besoins sont supérieurs à nos capacités réelles de production. Le révélateur d’une chaîne industrielle européenne sous haute tension.
Quel est le point commun entre l’IA, une éolienne et une voiture ? Tous les trois ont besoin de câbles électriques. Un câble ce n’est pas un simple composant : c’est le chaînon physique de toute l’électrification de nos économies. Sans câble, rien ne circule. C’est la partie invisible mais indispensable qui conduit l’électricité de sa génération à sa distribution dans les villes et jusqu’à son utilisation. Or les utilisations ne cessent d’augmenter, avec l’électrification massive de l’économie mondiale. Certaines industries basculent du gaz vers l’électricité. Le nombre de centres de données explose. On installe de plus en plus de bornes de recharges pour les véhicules électriques. On injecte dans le réseau de l’électricité produite par les éoliennes ou les panneaux solaires…
Et ce n’est que le début : d’ici 2030, l’Europe doit ajouter plus de 3 millions de kilomètres de lignes et raccorder des centaines de gigawatts de renouvelables. En tout, on estime que la consommation électrique va encore grimper de 20 % d’ici 2030
Renouvellement des réseaux à venir
Une demande qui déborde l’infrastructure et oblige à des investissements à la fois pour augmenter les capacités du réseau électrique, raccorder de nouveaux parcs producteurs de renouvelables et renouveler des installations parfois vieillissantes.
En effet un câble, c’est comme un tuyau pour l’eau ou les fluides : sa taille conditionne la quantité d’électricité qu’on peut y faire passer.
Face à l’augmentation de la production et de la consommation d’électricité, il faut donc plus de câbles, avec plus de capacité. Sans compter que, parallèlement à l’augmentation de la demande, dans le même temps, bon nombre de réseaux électriques arrivent à leur limite d’âge. On estime ainsi qu’il faut renouveler les équipements tous les cinquante ans. Les premiers réseaux électriques ayant été construits à partir de 1890, ils ont déjà été renouvelés une fois, entre 1950 et 1970. Et ils doivent l’être de nouveau depuis quelques années.
Des pays à l’électrification balbutiante
Enfin, il reste de nombreux pays où l’électrification est encore balbutiante. Ainsi, l’Afrique abrite la plus grande part de la population mondiale non raccordée à l’électricité — environ 600 millions de personnes, principalement en zones rurales selon la Banque Mondiale. Par exemple, on estime que 30 % de la Côte d’Ivoire reste à électrifier et seuls 16 % des Centrafricains ont actuellement accès à l’électricité. On parle aussi de projets d’interconnexions électriques entre les pays. Un peu comme les pipelines pour le gaz ou le pétrole, mais désormais pour transporter l’électricité entre les lieux de production et ceux de consommation. C’est le cas par exemple du projet Great Sea Interconnector, entre Israël, Chypre et l’Europe, destiné à apporter la puissance solaire d’Israël en Europe à l’aide de plus 1 200 km de câbles sous-marins. Un chantier mené depuis plusieurs années par l’entreprise française Nexans, l’un des leaders mondiaux du câble, présent dans 42 pays.
La demande explose, les usines saturent
Résultat : la demande de câbles haute tension et sous-marins explose. Mais côté production, les usines saturent. Sur certains projets, les délais dépassent désormais 3 à 4 ans. L’Europe, pourtant, possède des leaders mondiaux dans le domaine. Nexans, donc, mais aussi Prysmian, NKT ou encore Axon’cable pour les câbles de haute technologie. Mais cette filière d’excellence est aujourd’hui freinée par ses coûts : ceux du travail, ceux de la matière première – le cuivre – et ceux de l’énergie.
Sur ce dernier point, un chiffre permet de comprendre la situation dans laquelle se trouvent les industriels européens. En 2024, le kWh coûtait en moyenne de 0,18 à 0,22 euro… contre 0,07 à 0,08 €/kWh aux États-Unis ou en Chine. Or l’industrie du câble est électro intensive : la part de l’énergie dans la transformation des matières premières pour la fabrication des câbles est en effet prépondérante. Il s’agit de la transformation des métaux – cuivre, aluminium, acier – et des matières plastiques – PE, PVC -, ainsi que de la silice pour la fabrication des fibres optiques. Le prix de l’énergie a donc une incidence immédiate – et importante – sur le prix de revient d’un câble. L’écart du prix du kWh entre l’Europe et ses concurrents étant aussi massif, leur avance est désormais non rattrapable et la compétitivité de nos industries largement entachée.
Cuivre en provenance de Chine
Et ce n’est pas tout car au prix de l’énergie s’ajoutent également des investissements lourds, pour rendre nos usines plus automatisées et pour les spécialiser dans des segments plus technologiques, à plus forte valeur ajoutée. Mais aussi le coût des matières premières. Pour produire des câbles, il faut en effet beaucoup de cuivre. Or le cuivre est une matière première de plus en plus rare et de plus en plus chère. On estime que d’ici 2030, la demande sera telle que la production minière ne pourra pas suivre. Il va donc falloir augmenter significativement la proportion de cuivre recyclé.
En attendant de voir la filière recyclage se développer, nous continuons donc à importer massivement du cuivre raffiné.
Un frein à la transition
L’ironie de la situation actuelle, c’est donc que l’Europe veut électrifier à marche forcée… mais que l’infrastructure industrielle ne suit pas et devient même un frein à la transition. L’Europe consacre pourtant des milliards d’euros à la transition électrique, construisant des parcs éoliens ou solaires, qui sortent de terre mais ne sont pas connectés au réseau, faute de câbles. Toute la chaîne industrielle est sous tension. L’Europe veut verdir ses objectifs… mais faute de moyens, elle est pour l’instant obligée d’importer de Chine la réalité physique de sa transition : les câbles, véhicules de l’électricité.
Un câble ne ment pas. Quand les délais explosent, que les coûts s’envolent et que les capacités plafonnent, ce n’est pas un incident industriel, c’est un signal macroéconomique. Le câble est, hélas, devenu le thermomètre électrique du décrochage industriel européen actuel.
- ENTSO-E (2023-2024) — besoins réseaux Europe (+ 3 M km)
- IEA (2024) — tensions sur câbles HT et transformateurs
- Reuters / FT (2024-2025) — saturation Nexans, Prysmian, NKT
- Commission européenne (2024) — objectifs raccordements
- IEA / BusinessEurope — électricité industrielle (0,18 – 0,22 €/kWh EU vs 0,07 – 0,08 $ USA/Chine)