Sanctions contre la Russie : comment quantifier le contournement ? (CERP) >
Dans un bilan inédit, nourri par les données des douanes russes et par des sources européennes, le CEPR quantifie la réalité de l’interdiction de vente de biens militaires à destination de la Russie.
- Le constat. Quatre ans après le début de la guerre en Ukraine il n’est pas aisé de se rendre compte de l’effet réel des sanctions prises contre la Russie en matière de vente de biens militaires. Il semble même y avoir un monde entre l’annonce politique et la mise en œuvre pratique. Le CEPR (Center for Economic Policy Research) publie un historique précis et documenté, qui court sur la période de février 2022 à décembre 2024. Sont passées aux cribles 42 catégories de matériels classés "Common High Priority", soit les composantes et matériels à usage militaire.
- La réalité du contournement. Les premiers mois de la guerre, l’étude montre que deux canaux ont permis aux biens militaires de continuer d’entrer sur le territoire russe. Premièrement, des descriptions techniques trop restreintes ou trop vagues, revenant à des restrictions partielles, qui ont permis aux flux d’avoisiner en décembre 2022 40 % du niveau d’avant-guerre. Deuxièmement, la "faille de transit " (ou "transit loophole"), c’est-à-dire la "disparition" en cours de route de matériels à destination d’États proches de la Russie, comme la Biélorussie ou le Kazakhstan. En décembre 2024, le premier canal était tari et le second, limité à seulement 1 % du flux d’avant-guerre. Mais à partir de janvier 2023, un troisième canal a pris le relais des deux premiers : le réacheminement des biens militaires via des pays tiers. Principalement en Turquie, et dans une moindre mesure en Chine, à Hong Kong et dans les Émirats arabes unis. Ces États hors juridiction de l’UE achètent dans l’Union puis réexportent, avec un risque juridique limité et une preuve d’intention compliquée à établir. Ce détournement, qui a culminé en décembre 2023 (36 millions de dollars de flux mensuels), a diminué depuis pour s’établir en décembre 2024 à 12 millions de dollars, soit 8 % des niveaux d’avant-guerre.
- Ce qu’on peut en retenir. Les sanctions ont fini par avoir une certaine efficacité, puisque les flux de biens militaires de l’UE vers la Russie avaient diminué de 91 % à date des données les plus récentes, en décembre 2024. Les 9 % restants (1 % de "faille de transit" + 8 % de réacheminement) appellent à l’humilité, rappelant au politique que les décisions ne sont rien sans les modalités techniques de leur réalisation.