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Pouvoirs / Éditorial / 20/04/2026

De l’ingratitude à l’impuissance

Bruno Lafont, patron de la Lafarge en 2014, arrivant au tribunal, accompagné de son avocate, Jacqueline Laffont-Haik, avant le verdict du procès Lafarge, le 13 avril 2026 (photo Behrouz Mehri/AFP).

Dans ses mémoires, Alexandre Dumas écrit que certains "services sont si grands qu’on ne peut les payer que par l’ingratitude". C’est la conduite qu’a adoptée notre pays à l’égard de Lafarge au cours des dix dernières années en traînant ce groupe dans la boue et en le laissant condamner pour "financement du terrorisme".

Quel reproche est-il fait à cet ex-fleuron industriel français ? Avoir laissé fonctionner jusqu’en 2014 une cimenterie située en Syrie, entre Alep et la frontière turque, une zone alors fréquentée par l’état Islamique… mais aussi par les forces spéciales et les services de renseignements de plusieurs pays occidentaux. Ainsi que l’a démontré avec précision une enquête du quotidien britannique The Guardian.

Si bien que cette cimenterie - acquise au groupe Orascom - était devenue, nolens volens, le lieu de repli de différents services secrets. Dans un documentaire diffusé il y a trois ans par M6, le général Christophe Gomart, ex-patron du renseignement militaire et aujourd’hui député européen, avait expliqué - face caméra - à quel point Lafarge, en maintenant ouverte cette cimenterie, avait rendu de grands services à la France.

Cette affaire aurait pu rester secrète, au nom de la raison d’État, comme bien d’autres du même acabit, qui impliquent des entreprises publiques ou privées. Mais Holcim a trouvé là un bon moyen d’affaiblir le groupe Lafarge qu’il était en train d’acquérir. La justice américaine s’est frotté les mains à l’idée de pouvoir racketter le cimentier dans une procédure de "plaider coupable". Et le parquet s’est saisi de l’affaire, sans toutefois se donner les moyens d’auditionner les responsables des services secrets.

Puisqu’il fallait bien trouver un coupable, la justice s’est acharnée sur Bruno Lafont, patron de Lafarge en 2014, avec une violence inédite. Et après des audiences tronquées, qui se sont déroulées en novembre et décembre dernier en l’absence d’un syrien, principal organisateur du maintien en service de la cimenterie, et celle des agents de la DGSE, le tribunal l’a envoyé en prison lundi dernier dans un déchaînement de haine et sans la moindre preuve.

Tel Ponce Pilate, les services de l’état qui auraient pu éviter la judiciarisation de cette affaire, s’en sont lavés les mains. Ce faisant, ils ont pris un très gros risque : celui de voir des grands groupes français installés en Afrique, en Asie, voire en Europe, non loin de la Russie, refuser d’abriter nos agents secrets, comme ils l’ont toujours fait, par patriotisme et par sens de l’intérêt général, surtout depuis la fermeture de nos bases militaires à l’étranger.

À l’ingratitude et à l’injustice, notre pays ajoute donc l’impéritie et l’incompétence, avant de se trouver en situation d’impuissance et d’aveuglement. En espérant que la Cour d’Appel fasse vite preuve d’intelligence et de discernement et corrige ce jugement populiste.

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