Les vignes des Bouygues perdent des millions… mais valent de l’or
La holding viticole de la famille Bouygues a encore perdu plus de 11 millions d’euros en 2024-2025. Mais derrière l’encre rouge, un patrimoine foncier d’exception ne cesse, lui, de s’apprécier.
- Ce qu’il faut savoir. Au cours de l’exercice clos le 31 août 2025, Eutopia Estates - l’ex-SCDM Domaines, rebaptisée l’an dernier -, présidée par Charlotte Bouygues, a enregistré une perte de 11,1 millions d’euros, après 11,8 millions un an plus tôt. Soit 23 millions envolés en deux exercices et près de 36,5 millions de pertes accumulées au report à nouveau. Les capitaux propres, tombés à 96 millions, sont désormais inférieurs au capital social de 130 millions. En cause : une dette bancaire de 264 millions d’euros, dont les intérêts (11,2 millions sur l’exercice) dépassent à eux seuls le chiffre d’affaires cumulé des filiales logées sous la holding, inférieur à 10 millions. Le portefeuille souffre : Château Tronquoy affiche 9,7 millions de pertes accumulées et des titres dépréciés de 5 millions ; la Distillerie de la Métairie, à Cognac, vient de subir une provision de 4 millions. Clos Rougeard surnage à peine, avec 0,6 million de bénéfices pour 2,8 millions de ventes. Seul Montrose, via Eutopia Invest 1, a remonté 2,8 millions de dividendes.
- Pourquoi il faut prendre ces chiffres avec précaution. Ces comptes méritent pourtant d’être relativisés. Depuis le rachat de Montrose en 2006, pour un montant évoqué d’environ 130 millions d’euros, la famille n’a cessé d’investir : reconstruction spectaculaire des chais, panneaux photovoltaïques, replantations. Puis elle a fait des acquisitions en cascade : Clos Rougeard à Saumur en 2017, le domaine Rebourseau à Gevrey-Chambertin en 2018, RdV Vineyards en Virginie en 2024. Une holding qui porte à la fois la dette d’acquisition et les travaux est mécaniquement déficitaire. Surtout, la vraie création de valeur est ailleurs : dans la terre. L’hectare de cru classé du Médoc se négocie couramment entre 2 et 3 millions d’euros ; les 95 hectares de Montrose vaudraient donc 200 à 300 millions, à comparer aux 115 millions auxquels la Foncière du château est inscrite au bilan. Même dans un Bordelais en crise, les crus classés demeurent des valeurs refuges ; quant au Clos Rougeard, sa cote a flambé depuis 2017.
- En coulisses. Dernier trait de caractère : le goût de la famille Bouygues pour les actifs agricoles à très long cycle. À Chinon, elle a planté la Truffière de Cément ; "or noir" dont les premiers kilos ne tombent qu’au bout de huit à dix ans. À Cognac, la Distillerie de la Métairie immobilise des eaux-de-vie qui vieilliront pendant des décennies. Et la Virginie (ex-RdV, rebaptisé Lost Mountain), premier pas hors de France, joue la carte du "grand cru américain". À noter que le nom d’Eutopia adopté récemment est un joli jeu de mots savant. Il vient du grec eu- ("bien, bon") et topos ("lieu") : littéralement, "le bon lieu", le lieu du bonheur.