Baréma Bocoum :
"Les mails ne permettent pas de faire passer la nuance : quand j’ai quelque chose d’important à dire, je préfère prendre le téléphone"
Après 25 ans chez KPMG, Baréma Bocoum a lancé Interpath Advisory en France, qui se veut le "trublion du conseil" et dont il est directeur général. Spécialiste des restructurations et des situations de crise, il aime se décrire comme un "réparateur d’entreprises". Il répond à notre Coffee talk.
Comment vous réveillez-vous le matin ? Avec les infos à la radio, de la musique ou le bip-bip du réveil ?
Je n’ai généralement pas besoin de beaucoup dormir ! Je me réveille donc seul, mais je mets toujours mon réveil en back-up, juste au cas où…
Regardez-vous votre téléphone dès que vous vous levez ?
Oui, pour éteindre le réveil et ne pas réveiller ma femme. Après le passage par la salle de bains et avant le petit déjeuner, je vais réveiller mes enfants pour discuter et passer un peu de temps avec eux. J’ai trois jeunes ados. Le matin, c’est l’occasion de savoir ce qu’ils ont en tête, ce qui les occupe ou les préoccupe, avant que chacun parte pour sa journée.
Comment vous informez-vous le matin ? Avez-vous une sorte de routine informationnelle ?
J’ai quelques alertes, une très bonne revue de presse interne et je lis les grands titres des Échos pour savoir ce qui fait la Une. J’aime bien aussi parcourir la newsletter TTSO, Time To Sign Off, un peu décalée, avec toujours quelques infos intéressantes.
Est-ce qu’il y a une info en ce moment qui pourrait vous mettre de bonne humeur ?
La fin d’un des conflits qui déchire le monde en ce moment serait évidemment une très bonne nouvelle. Mais je sais aussi me contenter de petits signaux positifs. J’ai eu une vie assez accidentée et j’en ai conservé un certain optimisme. Je suis arrivé en France à 18 ans, avec une bourse pour étudier… mais mon dossier s’est perdu et j’ai vécu mes premiers jours ici sans domicile. Cela oblige à une certaine résilience. Ce qui pourrait me mettre de bonne humeur, c’est la réussite de mes enfants ! Ou qu’une des associations que j’accompagne réussisse un projet. Par exemple, je suis très proche de l’association Enactus, qui accompagne les jeunes vers l’entrepreneuriat, en permettant à des étudiants de travailler sur des projets à impact pour changer le monde. Qu’un de ces projets soit sélectionné dans le cadre d’un grand concours mondial auquel ces jeunes participent serait une fierté. J’accompagne également l’association Rev’Elles, qui accompagne les jeunes femmes des milieux populaires, dans leur épanouissement personnel et professionnel. Et c’est toujours très émouvant de voir l’une de ces jeunes filles prendre la parole pour défendre un projet. J’ai cinq sœurs et une fille de 15 ans, c’est un sujet auquel je suis extrêmement attaché. Par ailleurs, dans un métier où l’on accompagne des clients dans des moments difficiles, ces projets sont aussi des bulles d’oxygène. Cela fait du bien de retrouver des personnes qui cherchent ce qu’elles peuvent construire de positif ensemble, dans une période où les désaccords prennent souvent toute la place.
Vous avez deux téléphones… quel est votre rapport à cet objet ?
C’est un outil de travail, mais c’est aussi un outil de lien. Ma famille est disséminée un peu partout dans le monde. Nous avons donc un groupe WhatsApp familial avec mon frère et mes sœurs et, quel que soit le moment de la journée, nous sommes toujours là les uns pour les autres. Par exemple, chaque matin, ma plus grande sœur, nous souhaite une bonne journée, à toute la fratrie.
Si vous avez 15 minutes à perdre, à attendre dans une journée, que consultez-vous sur votre téléphone ?
Je regarde les messages WhatsApp de ma famille mais surtout, j’essaye de lire. Des sujets économiques, sur le long terme, mais aussi un peu de philosophie. Pendant le Covid, j’ai perdu mon père, ma mère et une de mes sœurs. Cela m’a poussé à beaucoup m’interroger sur le sens de la vie, ce qu’on fait ici et le sens qu’on peut y donner, ce qu’on peut faire pour avoir une action positive. Mes parents étaient très sages : mon père était diplomate et ma mère très philosophe. On adorait discuter. Maintenant qu’ils ne sont plus là, oui, j’aime bien lire des essais philosophiques ou des choses qui nourrissent ma réflexion sur le sens de la vie et le temps long, vraiment très long.
Quelles sont les lectures qui, récemment, vous ont marqué ?
Sapiens, une brève histoire de l’humanité, de Yuval Noah Harari, qui est vraiment sur le temps très long puisqu’il retrace l’histoire de l’humanité. C’est un livre que je conseille à tout le monde. Et puis Petit Pays, de Gaël Faye. C’est un livre très dur, mais avec aussi une forme d’espoir : après ce qui s’est passé au Rwanda, où des gens ont pu, du jour au lendemain, prendre une machette pour aller tuer leur voisin, comment on peut réussir à faire la paix et à retrouver une forme d’unité ? C’est un message positif, malgré l’horreur, de montrer qu’il y a toujours une voie possible pour revenir ensemble. C’est aussi ce que m’a appris mon père, reconstruire des ponts entre les gens, faire en sorte que le dialogue puisse reprendre.
C’est d’ailleurs un peu ce que vous faites dans les entreprises : vous dites que vous êtes un "réparateur"…
Je n’avais jamais vu ça comme ça, mais c’est vrai : nous intervenons dès qu’il est question de transformation très profonde de l’entreprise. De vie ou de mort de l’entreprise, pourrait-on dire. Dans les litiges également, lorsqu’il faut faire de l’arbitrage. Dans tous les cas, c’est important de remettre du lien et de trouver une direction sur laquelle tout le monde s’accorde pour avancer. Mon père était diplomate, mais ensuite il a monté son entreprise et a malheureusement fait faillite. J’ai donc appris très jeune ce que c’était que de perdre sa boîte… et je sais me mettre à la place des dirigeants qui traversent ces épreuves-là.
Les mails sont pour vous un outil, une nécessité, un stress ?
On est abreuvé de mails, dont peu sont réellement utiles. Aussi j’utilise de plus en plus l’IA pour trier mes mails et, surtout, ne pas rater ceux qui sont importants. Je trouve surtout que les mails ne permettent pas de faire passer la nuance : quand j’ai quelque chose d’important à dire, je préfère prendre le téléphone et parler directement à la personne.
Quel usage vous faites de l’IA au quotidien, à part résumer vos mails ?
Je m’en sers pour rechercher de l’information et la synthétiser, même si je suis prudent et que je me méfie des erreurs grossières. Cela me permet de faire une synthèse rapide sur un secteur ou de préparer un entretien à partir de notes par exemple. Surtout, cela permet de gagner du temps pour se consacrer à ce qui compte vraiment à mes yeux : la relation à l’autre. J’ai grandi sans téléphone, et même sans téléphone fixe. J’ai toujours eu l’habitude du contact direct, j’utilise donc ces technologies pour ce qu’elles doivent être : des outils au service du contact, pas plus.
Vous n’avez donc pas de mal à vous passer de votre téléphone ? Vous arrivez à déconnecter facilement ?
Plus facilement que mes enfants sans doute ! Pour eux, on a l’impression que l’accès aux écrans, c’est devenu un droit civique ! Je l’éteins quand je suis en vacances ou quand on est à table, en famille.
Êtes-vous présent sur les réseaux sociaux ? Lesquels ?
À part LinkedIn, je n’aime pas trop les réseaux sociaux. Je suis tout de même sur Facebook et Instagram car une de mes sœurs est chanteuse et activiste climat (son nom d’artiste est Inna Modja, N.D.L.R.) et ça me permet d’accéder à son contenu et de la soutenir. Mais c’est tout. Je trouve que ces réseaux ne sont pas toujours très positifs ni bienveillants.
Quel est le dernier contenu que vous avez liké ?
Sur LinkedIn, lors de l’arrivée d’une nouvelle équipe – comme récemment en Allemagne - ou d’un nouvel associé, ou lorsqu’un projet sur lequel on a travaillé a bien marché, je like !
Avez-vous un émoji favori pour répondre aux messages ?
Le "merci" avec les deux mains jointes. Je trouve que c’est quelque chose d’essentiel et qui se perd hélas parfois en entreprise : dire bonjour, demander à chacun comment il va – en le pensant sincèrement et en s’intéressant à l’autre - et remercier. C’est basique, mais beaucoup l’oublient, ne le font jamais… et ne s’en rendent même plus compte. C’est pourtant important de reconnaître les efforts des uns et des autres et c’est motivant de savoir que l’effort qu’on a fait a été vu.
Quel livre ou quel auteur vous a marqué, plus jeune ?
Petit, je lisais énormément et je passais du temps dans les bibliothèques. L’un des livres qui m’a le plus marqué, c’est sans doute Les Misérables. Peut-être que je me reconnaissais un peu dans Gavroche ! Et sinon tout ce qui avait trait à la mythologie gréco-romaine.
Regardez-vous des séries ? Laquelle pourriez-vous nous recommander ?
Pas beaucoup, mais j’ai bien aimé Game of Thrones, peut-être parce qu’on a l’impression que ça ne se termine jamais, il y a toujours des intrigues, des rebondissements, de nouvelles choses.
Avec vous un film et une réplique cultes ?
Le dîner de cons, toutes les répliques sont cultes ! En général j’aime beaucoup les comédies, ça permet de passer un bon moment. Avec mon épouse, on aime beaucoup aller découvrir de nouveaux humoristes dans les comedy clubs parisiens. J’ai fait un peu d’impro quand j’étais jeune et j’aime bien ça. Je travaille toute la journée sur des dossiers sérieux, parfois lourds, qui vont impacter la vie quotidienne de certaines personnes, il faut parfois pouvoir déconnecter, soit avec l’humour, un peu de philosophie ou la famille.
Si quelqu’un devait raconter votre vie, qui choisiriez-vous ?
Ma fille. Elle écrit beaucoup et elle lit énormément. Elle a la vie d’une jeune parisienne bien dans son temps, très différente de ce que j’ai pu traverser et connaître, mais justement ça donnerait quelque chose d’intéressant. Et puis c’est important, je pense, de savoir d’où on vient, pour savoir où on va.
Et si quelqu’un devait jouer votre rôle dans un film, qui aimeriez-vous que cela soit ?
Quitte à choisir, je dirais Denzel Washington, l’un de mes acteurs favoris.
Si vous pouviez organiser le concert de vos rêves, qui mettriez-vous sur l’affiche ?
Prince et Michael Jackson. Tous les deux, ils ont complètement disrupté la musique. J’ajouterais un chanteur formidable qui s’appelle Wizkid, avec une voix qui donne la chair de poule. Et puis Paul McCartney, que je suis allé voir quand il est passé à la Défense Arena et qui a toujours une énergie de dingue. Je trouve que la musique c’est souvent ce qu’il y a de plus efficace pour rassembler les gens et partager des émotions.
Est-ce qu’il y a un groupe ou un chanteur que vous regrettez de ne l’avoir jamais vu sur scène ?
Wizkid, que je n’ai pas encore eu la chance de voir. Et Michael Jackson, ça oui, c’est un regret.
Quel air pourriez-vous fredonner en arrivant au bureau le matin ?
J’arrive très souvent au bureau en chantonnant le matin, avec mon casque sur les oreilles, dans ma bulle. En ce moment, j’écoute beaucoup Salif Keïta. Il est d’origine malienne et je trouve qu’il y a beaucoup de sagesse dans ses paroles. Quand on comprend le malinké, il y a énormément de profondeur et quelques petites leçons de vie.
Est-ce qu’il y a un conseil qu’on vous a donné quand vous avez débuté qui vous sert encore aujourd’hui ?
Deux conseils : un de mon père et un de ma mère. Mon père me disait : "Pour aller vite, il faut aller doucement". Ça m’agaçait beaucoup quand j’étais petit, car je voulais souvent foncer sans réfléchir, mais j’ai compris plus tard à quel point il était utile de ne pas confondre vitesse et précipitation. Ma mère, elle, me disait : "Ne pense jamais qu’il n’y a personne qui soit mieux que toi et ne te croie jamais supérieur à personne". Une question d’équilibre dans la relation : il faut savoir se mettre au bon niveau par rapport aux autres et se dire que, quelle que soit la personne que tu as en face, tu n’es jamais supérieur, mais tu n’es jamais inférieur non plus. C’est aussi une façon de dire qu’il n’y a rien d’impossible : si quelqu’un l’a fait, il n’y a aucune raison que tu ne puisses pas le faire… comme tout le monde.