Le roi est nu
Il aura fallu dix ans pour que la facture arrive. Et elle prend la forme la plus redoutée de notre histoire politique. Le 5 novembre, la CGT appelle à la grève générale et la CFDT elle-même s’y range. Le mot d’ordre renvoie au 22 mai 1968, quand sept à dix millions de salariés avaient figé la France dans le sillage des étudiants. Pire encore, sa reconduction est déjà sur la table. Tout cela n’est pas un accident de parcours. C’est le bilan d’un règne.
Depuis dix ans, Emmanuel Macron a méprisé les corps intermédiaires, avant de les ignorer. La faute est d’autant plus impardonnable que le magistère syndical était alors tenu par un réformiste modéré. Laurent Berger acceptait l’économie de marché et ne demandait qu’à être entendu. Il fut traité en importun et trouva porte close à l’Élysée en pleine crise des retraites. L’Élysée a humilié le modéré, et récolte le radicalisme. C’est Sophie Binet qui donne désormais le tempo et l’intersyndicale marche au pas.
Le second grief tient à l’homme. Le Jupiter de 2017 a poussé le narcissisme jusqu’à se croire seul capable de résoudre des crises qui le dépassaient. Partir trois jours faire la tournée des émirs du Golfe pendant que le pays brûle relève de cette infatuation. "La main ne doit pas trembler au sommet de l’État", a-t-il osé déclarer depuis Doha. Sa main n’a pas tremblé effectivement. Elle serrait celles des émirs pendant que des quartiers entiers de Paris passaient sous couvre-feu. Les lycéens comme les commerçants pillés y ont vu le même mépris. Les forces de l’ordre, privées de toute capacité de manœuvre, ont continué d’encaisser les coups. À peine rentré, le chef de l’État a convoqué les responsables de l’ordre public pour arrêter des mesures qui ont été prises sans lui, pendant qu’il portait des toasts.
Le troisième grief est le plus accablant. En dix ans, Emmanuel Macron n’a jamais cherché à comprendre les ressorts d’une colère qui couve dans les campagnes, dans la France des sous-préfectures, en outre-mer comme dans les banlieues. Persuadé, à la manière des monarques, d’avoir fait le bien du "petit peuple", il s’étonne que ces "gens qui ne sont rien" - pour reprendre ses propres termes - ne lui en sachent aucun gré. En novembre 2018, depuis le pont du Charles-de-Gaulle, il confessait n’avoir pas "réussi à réconcilier le peuple français avec ses dirigeants". Huit ans plus tard, il peut reprendre cette phrase comme épitaphe.
Car le monarque qu’il s’est si longtemps cru est aujourd’hui un roi nu. Sans majorité depuis la dissolution de 2024, sans autorité sur une rue qui ne l’écoute plus et sans argent pour panser les plaies, il lui reste six mois pour continuer à parader. C’est son Premier ministre qui reçoit les syndicats et ce sont les préfets qui décrètent les couvre-feux.
Chacun se souvient des "Habits neufs de l’empereur", ce joli conte d’Andersen. Deux escrocs promettent au souverain une étoffe si précieuse qu’elle reste invisible aux sots et aux incapables. Nul à la cour n’ose avouer qu’il ne voit rien, et l’empereur défile en grand cortège, vêtu de vide, sous les acclamations de ses ministres. Il faut un enfant pour crier qu’il n’a pas d’habits. La foule reprend ce cri en chœur. Et l’empereur, qui a compris, poursuit son défilé la tête plus haute encore, tandis que ses chambellans continuent de porter une traîne qui n’existe pas. Les lycéens ont tenu le rôle de l’enfant. Les courtisans de l’Élysée, eux, tiennent toujours la traîne.
Le problème n’est plus que les Français attendent son départ avec impatience. Le problème est l’état dans lequel il laisse un pays fracturé dans son tissu social comme dans son unité civile et où il faudra recréer un destin collectif avec des caisses vides. En mai 1981, Valéry Giscard d’Estaing et Raymond Barre avaient remis à François Mitterrand et à Pierre Mauroy les clés d’une maison en ordre, avec une dette publique voisine de 20 % du PIB et un prestige international intact. Même ainsi dotée, la gauche a heurté le mur de la rigueur en moins de deux ans. En mai 2027, celui ou celle qui entrera à l’Élysée trouvera une dette de 120 % du PIB et des rues en ébullition, voire une partie de la France en désobéissance civile. Giscard avait laissé un pays à gouverner. Macron laissera un pays à réparer.