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Business / 17/04/2023

La notation ESG en débat aux Rencontres du Climat

Les notations en matière d'environnement, de social et de gouvernance (ESG) attribuées par les grandes agences sont-elles vraiment fiables ? C'est la question à laquelle ont tenté de répondre les participants à la première session des « Rencontres du Climat », organisée par le groupe Getlink, le 5 avril dernier, sur le thème « quand les failles de la notation ESG nuisent à l'efficacité de l'action climatique ».

Si le Groupe Getlink a pris l'initiative d'organiser ces premières Rencontres du Climat en présence d'un large public de professionnels, c'est parce que le transporteur industriel coté est en droit de s'interroger. « Nos quatre activités, Eurotunnel, Europort, ElecLink (interconnexion électrique entre le Royaume-Uni et la France, ndlr) et CIFFCO (centre de formation dédié aux métiers du ferroviaire, ndlr), sont toutes vertes. Nous avons aligné 93 % de notre chiffre d'affaires des activités du groupe au titre de la Taxonomie européenne. Et pourtant, d'une agence à une autre, notre notation passe de très bien à moyen, comme avec l'agence MSCI par exemple », n'a pu que constater Yann Leriche, le directeur général de Getlink depuis juillet 2020.

1. Des notations trop floues

De fait, aujourd'hui, une multitude d'agences de notation évaluent l'action climatique des entreprises par le biais d'une longue série d'indicateurs subjectifs pour les combiner ensuite avec leurs propres méthodes d'agrégation afin d'établir une note globale.

Une Étude critique menée par la Tousouse School of Economics

Si les notes publiées peuvent sembler fiables, elles ne reflètent pas pour autant la réalité de l'engagement des entreprises. Pire, un trop grand nombre de notations attribuées à une même société peut finir par perdre l'investisseur, qui en est le premier destinataire. Une méthode qu'Ulrich Hege, directeur scientifique de l'Initiative for Effective Corporate Climate Action, et professeur à la Toulouse School of Economics, a jugée problématique. « Si les évaluations ESG des grandes agences de notation sont utiles pour aider les investisseurs à prendre des décisions fondées en matière de placements durables, l'on constate plusieurs failles importantes dans le secteur de la notation ESG, comme celle par exemple, de la divergence, par lequel les mêmes critères ne donnent pas les mêmes résultats. En conséquence, elle apparaît comme un handicap car un désaccord plus grand entre les notes augmente la prime de risque ESG des entreprises, la volatilité des prix et réduit les incitations pour les sociétés », a-t-il fait remarquer.

Un comportement ambigu des agences de notation

Autre faille observée par ce professeur et doyen associé à HEC Paris : l'opacité qui se manifeste par l'absence de mise à disposition des données complètes (indicateurs), des méthodes de traitement et d'agrégation, et de pondération par les agences de notation. « Les fournisseurs n'ont pas intérêt à une transparence approfondie de leur travail, qui risque de le rendre réplicable par d'autres », a souligné Ulrich Hege qui a également relevé le potentiel conflit d'intérêts existant pour les agences de notation. « Il faut noter la tendance des fournisseurs à proposer des services de conseils payants à des clients qui se sentent contraints de les accepter, par crainte de l'effet négatif que pourrait avoir un refus sur les notes. Quelques recherches ont soulevé des associations troublantes, comme des notes meilleures pour des entreprises liées aux fournisseurs ou le fait que les notations ESG prédisent la bonne performance des indices ESG du même fournisseur », a-t-il complété.

Autant d'effets pervers qui peuvent inciter les entreprises à manipuler leur notation en cédant par exemple des actifs dits « sales » sans que ces transactions génèrent pour autant un impact positif sur l'ensemble des émissions de leurs activités.

2. Une information indispensable

Et pourtant, ces notes sont aujourd'hui le principal outil, voire l'un des seuls, mis à la disposition des investisseurs qui veulent jouer un rôle efficace dans la gouvernance des entreprises sur les enjeux ESG.

La promesse d'une surperformance financière temporaire

« Rappelons que ces notes existent parce que les investisseurs ont besoin d'une information précise et fiable. Ils les utilisent selon deux approches. Pour certains, il s'agit d'aligner leurs portefeuilles avec leurs valeurs et leurs bénéfices extra-financiers. Pour d'autres, la priorité est donnée au potentiel d'amélioration de la performance ESG de l'entreprise. Ces derniers sont souvent motivés par la promesse d'une surperformance financière temporaire consécutive à une telle amélioration », a expliqué Ulrich Hege.

Pourquoi limiter l'évaluation à des indicateurs consensuels

C'est dans cette optique et pour répondre à la demande des institutionnels et des gestionnaires d'actifs qu'Euronext a, par exemple, lancé en 2021 l'indice CAC 40 ESG. « Nos clients nous ont demandé un indice sur les actifs historiques (CAC40) pour avoir plus de visibilité par rapport à leur propre stratégie climat », a confirmé Delphine D'Amarzit, présidente-directrice générale d'Euronext Paris qui n'a pu que constater également la problématique de la trop grande divergence des notations ESG. « Il faut essayer de limiter l'évaluation à des indicateurs consensuels car une entreprise qui est déjà verte ne peut pas se verdir plus », a précisé l'ancienne directrice générale déléguée d'Orange Bank.

3. Intégration d'une facture carbone

Dans ce contexte et face aux incertitudes provoquées par ces différentes notations, Christian Gollier, directeur général de la Toulouse School of Economics qu'il a cofondée avec Jean Tirole en 2007, a suggéré une solution.

L'utilité d'un compte de résultat carbone

Pour ce membre de la commission d'experts sur les grands défis économiques chargée d'émettre des recommandations afin de surmonter les défis liés au climat, aux inégalités et à la démographie, il faut à tout prix séparer le climat du reste de l'ESG en publiant « un compte de résultat carbone » qui intégrerait la facture de l'entreprise. « Toute une série d'actions des entreprises en faveur du climat ne se retrouve pas dans leurs profits. Ceux-ci n'intègrent pas de dimension extra-financière, comme l'impact carbone. Or, en matière climatique, il existe un instrument dont on peut finement anticiper les effets pour soutenir la décarbonation : la tarification du carbone. Aussi, pourquoi ne pas soustraire à la valeur de l'entreprise les émissions de CO2 qu'elle a émises pendant l'année ? », a proposé le professeur invité au département d'économie de l'Université de Columbia de New York.

Déduire le coût du CO2 de la capitalisation boursière

Une méthode déjà utilisée par exemple par le groupe Kering qui a publié un compte de résultat environnemental pour promouvoir la comptabilité environnementale des entreprises. Une initiative qui intéresse de plus en plus de groupes. De plus, selon le lauréat des prix Ernst-Meyer et « Royale belge », déduire également le CO2 de la capitalisation boursière d'une entreprise permettrait de donner une bonne indication aux investisseurs. C'est également l'avis de Vincent Auriac, président de la société Axylia, qui a pris la parole en affirmant : « Si la nature envoyait sa facture, de nombreuses entreprises seraient incapables de la payer ! ». En comptabilisant la valeur financière du carbone rejeté dans l'atmosphère de nombreux fleurons du CAC40 n'auraient pas leur place dans un indice.

4. Une meilleure visibilité de la rentabilité

Cette application pourrait, en effet, présenter certains avantages selon les participants à la conférence, comme celui de connaître la véritable rentabilité d'une entreprise.

Orienter le financement là où il est pertinent

« Beaucoup de sociétés sont aujourd'hui profitables mais se retrouveraient en perte si une facture carbone était appliquée à leur excédent brut d'exploitation », a indiqué Yann Leriche. Et le directeur général de Getlink de compléter sa pensée lors de la séance de questions-réponses avec le public : « L'objectif est de faire avancer les choses sur les bases de la science par un souci d'efficacité de l'action climatique. Publier un excédent brut d'exploitation (EBITDA) ajusté au carbone offre plus de clarté que la notation ESG et est plus crédible que les choix internes d'investissements pour orienter le financement là où il est pertinent pour l'action climatique. Comme le disait Albert Einstein : 'Il faut rendre les choses aussi simples que possible, mais pas plus' », a-t-il répondu.

Évaluer la capacité d'un groupe à acquitter sa facture carbone

Un indispensable besoin de clarté que Score Carbone, une initiative lancée par le cabinet de conseil Axylia, dont le président Vincent Auriac était également présent à ces « Rencontres du Climat », tente aujourd'hui de résoudre. Score Carbone évalue en effet, sur une échelle allant de A à F, la capacité d'une société à s'acquitter de sa facture carbone, en indiquant ainsi aux investisseurs et aux particuliers si l'entreprise est vraiment rentable et responsable après imputation du coût du CO2 qu'elle émet. Et si la société examinée n'est pas assez transparente ou qu'elle ne dévoile pas l'intégralité de ses émissions, aucune note ne lui est alors attribuée.

5. Des réflexions encore nécessaires

Cependant, si cet EBITDA ajusté au carbone permettrait de mettre clairement en évidence la réelle action climatique des entreprises, les autres indicateurs composant l'ESG, à savoir les dimensions sociale et de gouvernance, seraient occultés. « Donner un prix interne du carbone est certes une façon efficace de déterminer la valeur sociale d'une entreprise mais l'humain et la biodiversité ne sont pas mesurés. Il reste donc des questions à résoudre », a estimé Christian Gollier.

Des sujets qui seront sans nul doute abordés au cours des prochains échanges prévus, dans le cadre des « Rencontres du Climat », en septembre prochain sur le thème de « l'articulation des responsabilités entre le management et l'actionnariat de l'entreprise sur les enjeux climatiques ».

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