Pigasse, le "punk de la finance" au chevet de Caracas, à prix fort
Centerview a décroché la restructuration de la dette du Venezuela avec des honoraires faramineux. Au cœur de la polémique, le banquier de gauche Matthieu Pigasse, adoubé par l’entourage de Trump.
- Ce qu’il faut retenir. Le 13 mai dernier, le gouvernement de transition vénézuélien, dirigé par la présidente par intérim Delcy Rodríguez depuis la chute de Nicolas Maduro, en janvier, a confié à Centerview Partners le soin de piloter la restructuration de sa dette publique extérieure. Soit, selon les estimations de Wall Street, un montant compris entre 150 et 200 milliards de dollars d’obligations en défaut, de prêts impayés, de sentences arbitrales et de créances diverses, dont celles de multinationales spoliées comme ConocoPhillips.
L’opération s’annonce comme l’une des plus complexes - et des plus coûteuses - jamais tentées. Un pays qui ne publie plus de statistiques fiables, une économie ravagée par dix ans d’hyperinflation et d’effondrement pétrolier, des millions d’exilés, et un FMI qui n’a plus réalisé d’analyse formelle depuis vingt ans. Le tout sous l’œil d’une administration américaine qui contrôle désormais de facto les revenus pétroliers du pays.
Selon un projet de contrat consulté par Bloomberg, Centerview aurait négocié une commission de succès de 0,1 % de la dette restructurée, sans plafond, assortie d’un fixe mensuel de 750 000 dollars. Rapportés à une dette de 150 à 200 milliards, les honoraires se situeraient dans une fourchette comprise entre 150 et 200 millions de dollars. Du jamais-vu pour une restructuration souveraine. Le projet a été adressé au ministère des Finances vénézuélien par Centerview Partners France, où est logée la branche de conseil aux États du cabinet. D’autant que tout le monde a en tête que lors de la restructuration grecque de 2012 - plus de 200 milliards d’euros, la plus importante de l’histoire - Lazard avait facturé 25 millions de dollars. Huit fois moins. - Pourquoi la polémique est-elle aussi importante ? Ce qui transforme un gros contrat en affaire politique, c’est l’homme qui l’a décroché. Matthieu Pigasse, 58 ans, n’est pas un banquier comme les autres. Ancien directeur de cabinet à Bercy, ex-patron de Lazard Frères à Paris avant de créer le bureau français de Centerview, il cultive une image de "capitaliste de gauche" : fan revendiqué de punk, propriétaire du holding de presse Combat et actionnaire de Mediawan, multipliant ces dernières semaines les tribunes contre la montée d’un empire médiatique de droite en France.
Or le voilà conseillant un régime héritier du chavisme, sous tutelle de fait de l’administration Trump. Et surtout, selon le Wall Street Journal, le contrat aurait été obtenu dès février grâce à l’entremise de Mauricio Claver-Carone, ancien envoyé spécial de Trump pour l’Amérique latine, devenu l’un des architectes officieux du Venezuela post-Maduro, que le Washington Post surnomme le "vice-roi américain" de Caracas. Cerise sur le gâteau d’une étonnante opération de séduction : Matthieu Pigasse aurait assisté, à la Maison-Blanche, à la projection privée du documentaire consacré à Melania Trump.
L’intéressé minimise et se réfugie derrière l’ancienneté de ses relations vénézuéliennes : "Je connais Delcy Rodríguez et travaille avec elle depuis quinze ans", a-t-il déclaré à Reuters. L’argument a le mérite de la cohérence professionnelle. Il ne dissipe pas le malaise. Dans certains cercles parisiens, on prête à Pigasse des ambitions présidentielles à la gauche de la gauche. La contradiction n’en serait que plus savoureuse : un candidat antisystème financé par les plus gros honoraires de l’histoire de la finance souveraine et adoubé par l’entourage de Donald Trump. - La riposte de Lazard : un baroud d’honneur à 25 millions. Le plus piquant est venu de la maison spécialiste du conseil aux États. Lazard, qui a fait de l’accompagnement des gouvernements une signature - Grèce, Argentine, Ukraine, Liban, … -, n’a même pas été consultée. Ni Rothschild, pourtant mandataire du gouvernement Maduro depuis 2024, ni Alvarez & Marsal. L’attribution sans appel d’offres a laissé la place "perplexe".
Plutôt que de s’incliner, Lazard a tenté un coup de poker. Dans une lettre adressée à Delcy Rodríguez, Pierre Cailleteau, son responsable du conseil souverain, a proposé de superviser la même restructuration pour 25 millions de dollars - exactement la somme facturée pour la Grèce quinze ans plus tôt. "À l’heure où le Venezuela fait face à des défis extraordinaires, nous pensons que chaque dollar public doit être déployé aussi efficacement que possible", écrit-il, dans une pique à peine voilée à la facture de son rival.
Sur le papier, l’offre est imbattable : huit fois moins chère, signée par la référence du secteur. En réalité, c’est un baroud d’honneur. Le mandat est attribué. Centerview "travaille déjà" avec Caracas et le gouvernement vénézuélien a fait savoir, dans un communiqué adressé à Bloomberg puis à Reuters, que "le processus de sélection est désormais clos". Lazard sauve l’honneur et marque les esprits sur le terrain de la décence tarifaire - mais arrive après la bataille. - Pourquoi Pigasse exaspère autant. Reste à comprendre le degré d’énervement qu’aura suscité cette affaire. Il tient moins au montant qu’à l’homme. Pigasse incarne une figure que la place adore détester : le banquier qui réussit, tout en se réclamant d’un camp moral. Le punk milliardaire, le défenseur de "la presse libre", qui s’enrichit au chevet d’un régime autoritaire, le pourfendeur du capitalisme prédateur en passe d’encaisser les honoraires les plus élevés de l’histoire de la finance souveraine.
Chez ses concurrents, l’addition de ces contradictions vire à l’irritation pure. Comment celui qui se pose en conscience de gauche peut-il décrocher un mandat grâce à l’entourage de Trump, sur le dos d’un peuple ruiné, à un tarif que ses pairs jugent indécent ? La gauche radicale, elle, y voit une trahison : le "banquier de gauche" accusé d’aider Washington à mettre la main sur les ressources vénézuéliennes. La droite financière, un cas d’école d’hypocrisie. Tout le monde, ou presque, trouve son compte à charger Pigasse.
L’ironie ultime est que, sur le plan strictement technique, peu contestent sa compétence : l’homme connaît le dossier souverain mieux que quiconque, de la Grèce à l’Argentine. C’est précisément ce qui rend l’affaire si inflammable. Pigasse n’est pas attaqué pour ce qu’il fait mal, mais pour ce qu’il incarne : la porosité, désormais assumée, entre la finance, le pouvoir et la posture. À Caracas, la restructuration n’a pas encore commencé. À Paris et à New York, le procès en sorcellerie, lui, est déjà ouvert.